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Le journal d'Erasme

" Les Français n'ont pas envie d'en découdre : ils sont inquiets, attachés à leur mode de vie et pacifiques ", par Blaise Mao & Thierry Keller (usbeketrica.com)

17 Novembre 2021, 01:06am

Publié par ERASME

"Notre étude peut se résumer par cette phrase très simple : l’identité, ce n’est pas là d’où l’on vient, mais là où l’on va. Le résultat montre aussi, ou plus exactement il confirme, que notre identité n’est pas univoque. Chacun de nous est multiple, complexe. Est-ce que je sais vraiment qui je suis ? Est-ce que j’ose même avouer qui je suis ? Dans le débat public, on a tendance à réduire l’identité aux origines, mais c’est bien trop partiel et caricatural. Pour les Français, l’identité est une direction. Mes parents, mon village de naissance, ma religion, bien sûr que cela compte, mais beaucoup moins que le reste, et pour une très faible proportion de gens (moins de 6% des Français) [...] Je me permets d’ajouter que ces résultats peuvent en partie expliquer la défiance à l’égard des médias, dans la mesure où ce qui est évoqué tous les jours dans les nombreux débats concernant l’identité ne correspond pas au ressenti des gens, comme on le voit dans les stats de l’étude. Mais si, dans l’espace public, je tiens un discours de nostalgie à l’égard de mon village, si je déplore l’horreur de la vie urbaine, soyez sûr que les médias vont adorer, en croyant que c’est en phase avec la vision majoritaire. En revanche, si je développe un discours positif sur les buts que je cherche à atteindre, sur une volonté de ne pas cantonner mon identité à mon accent ou à mon patronyme, je risque de devenir inaudible [...] Dès lors que l’identité n’est pas ce que l’on est mais ce que l’on veut devenir, cela signifie que des pans de l’identité peuvent disparaître. Or, un certain nombre de gens ne veulent pas l’entendre parce que ça fait peur. Mais c’est aussi se donner la possibilité d’en faire naître ou renaître d’autres. Dire que l’identité est vivante revient à déconstruire ces représentations traditionnelles. Je crois que plus personne ne veut se laisser imposer une quelconque identité. Si l’identité est figée sur votre origine ou ce qui vous a été donné à la naissance, vous n’êtes pas libre, vous ne pourrez jamais être libre et, dans ce cas, la promesse républicaine d’émancipation n’existe pas. Il est donc urgent et fondamental de dire que l’identité est quelque chose de dynamique : il y a des choses qu’on abandonne, des choses qu’on retrouve, des choses qu’on découvre [...] Et ce n’est pas juste une réflexion sortie du chapeau. Les chiffres attestent de cette conception de l’identité. D’ailleurs, on pourrait presque retracer une histoire des identités : les jeunes se définissent davantage par leurs ambitions. Les tranches les plus âgées de la population se définissent davantage par leur lieu d’habitation ou leurs origines. On vit donc plusieurs identités dans sa propre vie. C’est cette identité mouvante qui va à l’encontre de nos préjugés. C’est bien pour cette raison que nous nous avons décidé d’intituler ce projet, avec vous, « Observatoire des identités » et non pas « de l’identité » [...] Je suis assez à l’aise avec le terme de majorité silencieuse. Je ne sais pas s’il est payant d’attiser la haine ou de radicaliser une position identitaire, mais ce qui est certain c’est qu’en France on a toujours l’air plus intelligent en étant cynique. Or, ce que l’on constate c’est que les gens ne sont pas si cyniques que cela. Si je vous disais que la société est de plus en plus violente ou qu’elle se polarise de plus en plus, j’aurais l’air plus malin, j’aurais l’air d’être celui qui ne se fait pas avoir par des discours en trompe-l’œil. Mais je refuse de le dire tout simplement parce que ce n’est pas ce que nous observons dans nos analyses statistiques [...] Nous sommes indéniablement dans une société composée d’une succession de niches, relativement hermétiques les unes aux autres. Les extrêmes se radicalisent, mais le cœur de la société ne se radicalise pas. On peut dire que nous avons perdu collectivement l’expression du commun, ça oui. Avant, il y avait des syndicats, des partis politiques, des corps de métiers, bref un certain nombre de corps intermédiaires qui permettaient à des gens très différents de se retrouver. Ces corps intermédiaires ont perdu de leur substance, donc effectivement on a tous tendance à être dans nos niches – et je vous passe tous les poncifs sur les « bulles sociales » [...] Après, ce qui me surprend, c’est que j’ai déjà défendu ces analyses auprès de différents acteurs, et je me suis entendu répondre : « Est-ce que tu n’es pas un gentil Bisounours à croire que ce n’est pas la guerre civile en bas de chez toi ? » Eh bien je vais vous dire : je ne crois pas à la guerre civile en bas de chez nous pour demain. En tout cas, les Français n’ont pas envie d’en découdre : ils sont inquiets, attachés à leur mode de vie et pacifiques. Le danger consiste plutôt à laisser les plus radicaux s’exciter entre eux tout en leur offrant toute la lumière dont ils ont besoin, avec pour conséquence de désespérer la majorité silencieuse. En faisant cela, on donne les moyens à une petite minorité de faire basculer une démocratie [...] Plus on dit qu'il y a un risque de bascule, plus il y a des risques que ça arrive. Les Français ont du mal à parler les uns avec les autres, c’est une réalité. Mais pour autant, nous n’en sommes pas au stade de la guerre civile. Il n’y a rien de « Bisounours » à dire que les gens n’en ont pas envie. Il existe un décalage entre une bonne partie des Français et les médias, les politiques, voire certaines entreprises qui aiment agiter ces peurs-là, supposées exciter une partie de l’opinion. Mais une petite partie seulement. La majorité silencieuse est franchement indifférente à ses querelles. Et ses craintes ne l’empêchent pas d’aspirer à la quiétude avant tout ! [...] Dans l’espace public, à la télé, seuls ceux qui ont une idée bien arrêtée s’expriment. Si vous venez sur un plateau en disant que les choses sont « plus compliquées que ça », soit vous passez pour un demeuré, soit on pense que vous avez « quelque chose à cacher ».

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