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Le journal d'Erasme

Coralie Delaume : À terme, l'Union européenne ne peut qu'éclater

15 Décembre 2020, 21:05pm

Publié par ERASME

" ... L’euroscepticisme a beau progresser, beaucoup de Français s’en distancient. Les très faibles scores électoraux de l’UPR, les ambivalences des partis d’opposition comme le Rassemblement National et la France Insoumise n’indiquent-ils pas, au fond, que les Français tiennent à l’intégration européenne ?
Il me semble que les gens sont de plus en plus critiques sur l’UE. Mais pas encore assez, c’est vrai. J’ai le sentiment qu’ils font encore insuffisamment le lien entre la politique économique qui est menée à l’échelon national, et ce qui est induit par notre appartenance supranationale. On ne leur a pas suffisamment expliqué que notre souveraineté économique a presque totalement disparu. Avec l’euro, nous avons perdu notre souveraineté monétaire. Corrélativement, nous avons abandonné notre souveraineté budgétaire : il faut quand même savoir que dans le cadre du « semestre européen », la Commission européenne reçoit les projets de lois de finances avant même les parlements nationaux ! Nous avons également perdu la main sur notre politique commerciale, puisqu’il s’agit là d’une « compétence exclusive » de l’UE. Actuellement, toute une batterie de traités de libre-échange sur le modèle du CETA sont en cours de négociation au niveau de la Commission européenne (avec le Mercosur, avec l’Australie, avec la Nouvelle-Zélande…). Enfin, nous n’avons plus le loisir de mener une véritable politique industrielle puisque l’UE proscrit les « aides d’État ». Tout ça n’est pas forcément clair dans l’esprit des gens. Tout le monde ne réalise peut-être pas à quel point l’Europe encadre l’action des États membres dans le domaine de l’économie et combien, dans ce cadre rigide, les marges de manœuvre sont réduites.
Parce que nous n’avons presque plus d’outils de politique économique, la seule possibilité d’ajustement est le « coût du travail ». Pour gagner en compétitivité, il ne nous reste que l’option de baisser la rémunération du travail sous toute ses formes. D’où les réformes récentes du Code du travail comme la loi El Khomri sous Hollande ou les ordonnances Pénicaud sous Macron. On peut aussi, ceci dit, jouer sur la fiscalité, d’où cette tendance à baisser sans cesse les impôts des plus riches dans l’espoir que ça « ruissellera » (qu’on pense au Prélèvement forfaitaire Unique ou à l’allègement de l’exit tax par exemple).
Bref, la marge de manœuvre en matière économique au niveau national est devenue quasi-nulle pour les pays qui appartiennent à l’UE et surtout à la zone euro. Or peu de formations politiques importantes l’expliquent. De même, les partis n’expliquent guère les rapports de forces existant au sein de l’Union, le fait que certains pays y ont beaucoup gagné et d’autre beaucoup perdu, le fait que l’Union européenne n’est pas un espace de coopération pacifique entre nations égales mais le lieu d’une concurrence féroce entre elles, dont certaines (la Grèce par exemple) sortent laminées.
Le discours autour de l’Union européenne est souvent très manichéen, opposant partisans d’une plus forte intégration à ceux qui défendent le Frexit. N’existe-il pas des possibilités intermédiaires ? À quoi fait référence l’idée d’« Europe des nations » que certains politiques emploient ?
L’Europe des nations n’est pas une solution « intermédiaire ». C’est un changement de paradigme qui nécessiterait que l’existant soit défait. Il s’agirait d’une Europe organisée autour de nations qui auraient recouvré leur souveraineté et qui coopéreraient pour mener à bien des projets circonscrits. C’est un peu le modèle qu’on a utilisé pour Airbus, à l’origine une coopération franco-allemande, qui fut ensuite élargie à d’autres pays. Il s’agirait de mettre en commun des moyens, mais en aucun cas d’abandonner des bouts de capacité décisionnelle, c’est-à-dire de souveraineté. L’Europe des nations telle que je me la figure serait aussi une Europe à géométrie variable, où l’on ne serait pas obligé de marcher du même pas à 27. Chaque État pourrait choisir à quoi il participe ou pas en fonction de son histoire, de sa géographie, de ses tropismes économiques, etc.
Le problème avec l’Union européenne, c’est qu’on a fait une Europe en partie supranationale, en partie intergouvernementale. Il y a de vrais morceaux de fédéralisme, comme la monnaie unique par exemple, gérée par une banque centrale fédérale, mais laquelle n’est adossée à aucun État fédéral. Ça ne peut pas marcher ! À partir de là deux possibilités : soit on fait un « saut fédéral » comme certains le proposent, c’est-à-dire qu’on créée un nouvel État-nation européen. Mais ça me paraît absolument impossible politiquement et je pense qu’aucun pays ne le souhaite vraiment. Soit on défait tout cela. Mais on ne peut pas rester dans cet entre-deux. À terme, ça ne peut qu’éclater. Et entre temps ça aura généré beaucoup de dégâts."
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