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Le journal d'Erasme

N’oublions pas d’aimer la France, par Jean-Claude Guillebaud ((Sud-Ouest-Dimanche, 31 mai 2020))

31 Mai 2020, 13:01pm

Publié par ERASME

"Tant de choses nous chagrinent au sujet de la France... Tant de noir à broyer ces temps-ci... Tant d'inquiétudes qui percent dans cette Europe chamboulée et ces pactes de « gestes barrières » plus ou moins respectés. Ce n’est pas tout. Voilà des années qu'un vocabulaire d'apocalypse est en usage ; des semaines que, un désastre chassant l'autre, nous vaquons lugubrement, nous Français, dans une rumeur catastrophée. A croire qu'elle nous est devenue plus nécessaire que le pain et l'eau ! Malheur de la Syrie, tragédies proche-orientales, racisme et antisémitisme revenus, anxiétés africaines : notre appétit de catastrophes est boulimique. La pandémie de Covid19 qui desserre difficilement son garrot n’arrange pas les choses. Une sorte de pensée grognon s'est donc répandue sur le pays. Un peu partout on entend ceux que j’appelle les troubadours de la catastrophe.
Bien sûr, on ne saurait nier que le monde se porte assez mal. Les deux géants — la Chine et les États-Unis — dressés l’un contre l’autre ne portent pas à l’optimisme. Encore qu'on ne devrait point se montrer trop oublieux du passé. Le présent n'est calamiteux qu'aux yeux de l'homme sans jugement. En cherchant bien du côté de l'Asie, de l'Amérique Latine, de l’Afrique ou du Pacifique on trouverait autant de raisons de se réjouir que de prétextes à couplets geignards. Si nous sacrifions aux jérémiades sur la cruauté des temps, c'est avec un narcissisme complaisant.
Plus troublant encore. Avec une fébrilité bizarre, les Français acceptent de se flageller collectivement en s'auto-accusant perpétuellement de toutes les turpitudes. Cette inclination morose est funeste car elle pollue notre mémoire collective. Certes, la France a perdu la dernière guerre mondiale, sacrifié à la collaboration, soutenu Pétain etc... Et nous pouvons regretter, en effet, que les français, sonnés par la débâcle, n'aient pas pris le maquis tous ensemble dès 1940. Mais quoi ? On n'entend guère les Italiens battre leur coulpe d'avoir été — massivement — fascistes avec Mussolini. Les Espagnols devraient rougir sans arrêt d'avoir, quarante années durant, courbé la nuque sous Franco. Quant aux Allemands réunifiés, on sait qu'ils ne supportent plus qu'on leur impute aujourd’hui encore la pesante culpabilité d’avoir soutenu Hitler.
Pourquoi en va-t-il autrement de la France ? Pourquoi distillons-nous, à longueur de semaine, cette vision dévalorisée de nous-mêmes qui suscite, en réaction, de risibles flambées de vanités cocardières ? Serions-nous plus coupables que tous les autres réunis ? Plus médiocres ? Moins généreux ? Les peuples, assurément, ont besoin de lucidité sur eux-mêmes. Mais il leur est aussi nécessaire — comme les individus — de s'estimer un peu. On devrait se méfier de celui qui consacre trop d'énergie à se haïr lui-même. Et mieux vaut tenir à distance ces grognons congénitaux.
C’est à chacun de nous que ces réflexions s’adressent. Nous avons tous, un jour ou l’autre, cédé à l’un ou l’autre des travers : soit le réflexe nationaliste, recroquevillé et hostile à ceux du « dehors », soit le dénigrement de soi-même. Ce « lamento » est la pire option ; quant à son contraire, l’amour de la France, il ne se confond pas avec le nationalisme simplet. L’écrivain Romain Gary, juif de Lithuanie, disait : « Je n’ai pas une goutte de sang français, mais la France coule dans mes veines... »
Cette question s’enracine dans une très longue histoire. Au VIe siècle, lorsqu'il chercha à établir par ordre de gravité la liste des péchés capitaux, le pape Grégoire-le-grand — s’inspirant des réflexions de l’ermite Évagre le Pontique —, avait placé à la première place ce qu'on appelait l'acédie, du grec ancien akêdéia, c'est-à-dire l’indifférence. Pour les premiers chrétiens, cette torpeur de l’âme se traduisait par un dégoût pour la prière, de la pénitence et de la lecture spirituelle. Dans nos sociétés laïques, on parle simplement de ceux qui « voient tout en noir ».
Nous en connaissons tous..."
Jean-Claude Guillebaud
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