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Le journal d'Erasme

« Le véritable suicide français et européen » (2 extraits de l’ouvrage de Raphaël Liogier intitulé ‘le complexe de Suez’)

30 Novembre 2019, 18:48pm

Publié par ERASME

« On ne saurait nier qu’il y a une tendance suicidaire de l’Europe actuelle. Mais ce n’est pas une soi-disant invasion musulmane qui en est la cause, ni le soi-disant règne du multiculturalisme, la dictature supposée des minorités, l’intensification de l’immigration , les quelques dizaines de milliers de Roms, la force du lobby homosexuel et le mariage pour tous. Ce n’est pas même la force impersonnelle de la globalisation qui peut prendre tour à tour la figure tentaculaire du marché, ou des nouvelles grandes puissances comme l’Inde ou la Chine. Non, la tendance suicidaire de cette Europe qui a encore d’énormes atouts créatifs, industriels, sanitaires, scientifiques - rappelons que l’Union européenne représente encore le plus gros PIB de la planète devant les Etats-Unis – c’est son incapacité à s’unir dans une fédération ou une confédération cohérente.

Le suicide européen est orchestré par la fiction morbide de la guerre de civilisation dans laquelle « notre « continent serait engagé. Cette guerre éperdue est en réalité celle que mène l’Europe contre elle-même, combattant avec son ombre, son passé, sa grandeur impériale, sur le point de se noyer justement parce qu’au lieu de nager de façon articulée, elle se débat comme une forcenée. En réalité, cette vision apocalyptique est une dangereuse mise en scène qui révèle le refus de s’inscrire dans la marche du monde, le refus d’abandonner et de dépasser les rêves de grandeur passée. Refus qui se traduit par le retranchement sur des souverainetés nationales étriquées. Si le personnel politique est aujourd’hui discrédité, perçu comme corrompu et cynique, éloigné des réalités populaires, c’est parce que les peuples européens réclament de vraies réformes, de vraies orientations politiques, de vraies décisions économiques. Mais de telles politiques, avec des effets concrets et durables, ne peuvent plus être menées à l’échelle de la nation, contraignant la classe des décideurs nationaux à sauver plus ou moins habilement les apparences d’un pouvoir qu’ils n’ont plus sur le réel, sur l’économie, sur le social, sur les relations internationales.

La globalisation est un fait indéniable, qui emporte forcément des formes d’hybridation culturelle et des nouvelles échelles de gouvernance. Il ne s’agit pas d’être pour ou contre, mais d’essayer d’agir sur la globalisation, de peser sur les affaires du monde ne serait-ce que pour défendre un certain modèle de société. Ce n’est pas en se rétractant sur des souverainetés désuètes pour cause de nostalgie que l’on va défendre « notre « culture ». Bien au contraire, le suicide des peuples européens est orchestré par le nationalisme alimenté partout sur le continent par ce nouveau populisme pathologiquement défensif et différentialiste, rejetant l’autre étrange et étranger. Une telle rétractation n’est pas la solution mais le problème. La seule solution est au contraire de dépasser l’égocentrisme nostalgique de ces vieilles nations qui furent jadis le centre de gravité de l’humanité.

Il ne s’agit pas d’être pour ou contre l’Europe. Une telle opposition est tout à fait factice et voile la vraie question, qui, elle, n’est pas posée, n’est pas ouverte à la discussion publique sur le continent : quelle Europe ? avec quel fonctionnement ? avec quels objectifs économiques, sociaux, stratégiques ? Et là, nous serions vraiment dans la restauration de la politique, d’une politique qui compte, avec des décisions qui peuvent peser à l’échelle planétaire. De vrais programmes politiques pourraient être pensés et appliqués. Là, nous pourrions décider de protéger les régions d’Europe, leurs cultures, leurs langues, comme en Suisse où l’unité du pouvoir confédéral est la garantie du respect des identités cantonales. Il n’y aurait plus des classes politiques nationales impuissantes face à la globalisation, et donc condamnées au cynisme, et une administration européenne impuissante parce qu’elle est court-circuitée par les nations. Il n’y aurait plus la coexistence artificielle des administrations européenne et nationale, faisant double emploi, doublement coûteuses et doublement inefficaces. Les nations et l’Union européenne se paralysent mutuellement. C’est cela le suicide français, allemand, hollandais, italien, espagnol, belge, danois. C’est cela le suicide européen. L’administration européenne est devenue le parasite des politiques nationales, comme les administrations nationales sont devenues les parasites de la politique européenne. »

 

« Depuis juillet 1944, les accords de Bretton Woods font du dollar la monnaie mondiale : toutes les monnaies sont convertibles en dollar, et le dollar est convertible en or (35 dollars l’once d’or à l’époque). C’est ce système, que l’on appelle le Gold-Exchange Standard, qui fait des Etats-Unis non plus un simple Etat mais un empire planétaire, qui peut taxer les autres Etats en faisant fonctionner sa planche à billets. Mais le garde-fou de la convertibilité du dollar en or, qui n’était plus que de façade, devant la perte de confiance dans la monnaie américaine, sautera officiellement en août 1971. Les Etats-Unis font alors pression sur leur allié saoudien pour qu’il n’accepte que le dollar en échange de son pétrole, contraignant ainsi tous les pays du monde, les Européens en particulier qui sont les principaux clients, à acheter et accumuler des dollars. L’OPEP est entraînée dans le sillon saoudien. Le pétrole a remplacé l’or, et assure à l’Amérique son empire monétaire qui est aussi un empire fiscal qui lui permet de faire financer sa dette de plus en plus abyssale par le reste du monde.

Cependant, en mars 1979, à la suite des chocs pétroliers de 1973 et 1974 et après de longues tergiversations, les Etats européens décident de mettre en place un embryon de monnaie commune : l’Ecu (European Currency Unit : Unité de Compte Européenne), qui aboutira à l’Euro en 1999 ‘encore restreint aux transactions financières), et qui sera mis en circulation pour les particuliers à partir de janvier 2002. L’euro devient alors la deuxième monnaie mondiale derrière le dollar et provoque immédiatement l’inquiétude des économistes du département d’Etat américain.

Le problème devient beaucoup plus sérieux lorsque le président Saddam Hussein demande en 2000, au lendemain de la naissance de la monnaie européenne, à être payé en euros plutôt qu’en dollars pour le pétrole irakien[1]. Cette décision, déjà grave en elle-même, pourrait entraîner des velléités chez d’autres gros producteurs et briser l’hégémonie du dollar. Il fallait réagir. Puis, il y eut les attentats du 11 septembre 2001. En 2003, après deux ans de traque infructueuse, même si aller chercher le nouvel ennemi public numéro un Ben Laden en Irak est absurde, et même si aucune preuve probante d’installations nucléaires militaires n’existe, ce sont les seuls prétextes disponibles à intervention punitive destinée à empêcher Saddam Hussein de faire des émules chez d’autres producteurs de pétrole.

Sans faire d’autres commentaires, il suffit de remarquer que la première décision de l’administration transitoire américaine victorieuse en territoire irakien n’a pas été la sécurisation civile, ni même la protection des puits de pétrole, mais le rétablissement immédiat du dollar comme monnaie d’échange pétrolier. En 2004, au lendemain du conflit irakien, 50 % des échanges mondiaux s’effectuent en dollar et 30 % en euros. En 2006, les Iraniens, et à leur suite, les Vénézuéliens, tentent à leur tout de se passer du dollar, sans grand succès, tant le principal producteur, l’Arabie Saoudite, reste l’indéfectible allié des Etats-Unis, partisan fanatique du dollar, et sanctuaire pétrolier protégé de toute attaque militaire potentielle de ses voisins par la première puissance militaire mondiale. Cette politique américaine contre l’Europe a pour l’instant porté les fruits escomptés. Le risque vital que faisait peser l’euro sur l’Empire américain est enfin surmonté, puisque le dollar représente en 2015, 62 % des réserves mondiales de change, 87 % des échanges financiers et 81 % du commerce mondial.

Sans négliger la volonté de l’administration Obama de se désengager du Moyen Orient, le fait que l’Arable Saoudite soit devenue moins nécessaire au maintien de la prééminence du dollar n’est sans doute pas étranger au fléchissement du soutien américain à la monarchie du golfe persique [NDLR : jusqu’à ce que les tensions irano-israélo-américano-saoudiennes conduisent l’administration Trump à le relancer]. Les découvertes de réserves de pétrole gigantesques, à bas d’huile de schiste, dans le Dakota en particulier, permettent en effet aux Américaines d’espérer devenir en 2020 un des premiers producteurs, si ce n’est le premier producteur mondial si l’on en croît l’Agence internationale de l’énergie. »

 

[1] Clark, William R., Petrodollar Warfare : Oil, Iraq and the Future of the Dollar. New Society Publishers, 2005.

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