Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Le journal d'Erasme

Un monde qui se « défait », par Jean-Claude Guillebaud (Sud-Ouest-Dimanche, 30 décembre 2018)

30 Décembre 2018, 10:09am

Publié par ERASME

Nous approchons de la nouvelle année, comme dans un épais brouillard. Songeons à ce naufrage américain qui voit l’imprévisible Donald Trump, ancré sur le bloc monolithique de ses 59 937 338 électeurs (47,5 % des voix), déstabiliser chaque semaine un peu plus la vie internationale, ce qui fait fuir ses principaux conseillers et ministres. La semaine dernière, la démission fracassante de James Mattis, secrétaire d’État à la Défense a laissé Trump à ses sautes d’humeur et à ses tweets.
Il est vrai que ses décisions brutales ne tiennent plus aucun compte de la réalité, voire du destin des gens. Je pense, entre autre, à la façon dont il va retirer de Syrie les deux mille derniers Gi’s, laissant ainsi dans ce Proche-Orient explosif, la main aux Russes, aux Iraniens et aux Turcs. Faisant cela, Trump abandonne à un sort probablement funeste les combattants — et combattantes — kurdes qui ont donné leur sang pour aider la « coalition occidentale » à vaincre les djihadistes de « l’État islamique ». Le dictateur turc, on le sait, entend profiter de l’aubaine éliminer le plus vite possible ces jeunes Kurdes idéalistes. 
Trump laisse, du même coup, la France en première ligne en Syrie. Qu’allons-nous faire ? Une chose est sûre : nous savons désormais que ce docteur Folamour se sent libre de transgresser n’importe quel traité, alliance, engagement. Pareilles irresponsabilité stratégique avait de quoi, en effet, effarer James Mattis et toutes les chancelleries qui, à travers le monde, comptaient sur l’expérience et la raison du dernier homme sensé de la Maison Blanche. 
Ajoutons à cet embrouillamini, l’épisode loufoque du « mur à quatre milliards de dollars », entre le Mexique et les États-Unis. Ce projet picrocholien de Donald Trump aggrave la panne de l’administration américaine, ce que les Américains appellent le « shutdown » (l'arrêt de toutes les activités gouvernementales après un désaccord sur le budget). L’Amérique est aujourd’hui dans une telle tourmente, et Donald Trump tellement isolé, que certains se demandent si le président américain ne sera pas contraint de démissionner. Ce n’est pas tout. La guerre commerciale et politique entre Chinois et Américains produit des effets inquiétants sur les marchés financiers. Nos Bourses dévissent déjà et l’hypothèse d’un énorme « krach » n’est plus à écarter. 
Oh, je sais bien ! Le pire n’est jamais sûr et il faut se garder d’en rajouter dans le catastrophisme. Mais comment ne pas voir, en cette fin d’année, notre vieux continent plus divisé que jamais, plus fragile, alors même que les élections européennes de mai prochain verront triompher les « eurosceptiques » radicaux, à commencer par Marine le Pen. L’affaissement de notre propre président, englué dans diverses péripéties, risque quant à lui de s’aggraver encore. Les Gilets Jaunes ne s’arrêteront pas de sitôt et l’ahurissante gabegie des passeports diplomatiques de l’aventurier Alexandre Benalla fait penser au sparadrap dont le capitaine Haddock n’arrive pas à se débarrasser dans « L’affaire Tournesol ». L’affaire fait sourire, mais elle ridiculise dangereusement l’Élysée et son équipe, aussi « technocratique » qu’inefficace. 
Oui, où qu’on porte son regard, le monde donne l’impression de se « défaire ». J’emprunte ce mot à l’admirable discours que prononça Albert Camus le 10 décembre 1957 à Stockholm, au moment du prix Nobel de littérature : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse. » Cette génération, ajoute Camus, est « l’héritière d’une Histoire corrompue où se mêlent les révolutions déchues, les techniques devenues folles, les dieux morts et les idéologies exténuées, où de médiocres pouvoirs peuvent aujourd’hui tout détruire mais ne savent plus convaincre. » 
Voilà qui est nous est remis en mémoire. Sans œillères ni dogmatisme, il est grand temps de tout faire pour empêcher que le monde ne se défasse.

Commenter cet article