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Le journal d'Erasme

L'Union européenne : l'état de désunion

27 Décembre 2017, 08:39am

Publié par Jean-Guy Giraud

Une affaire emblématique
L’affaire de la déclaration américaine sur “Jerusalem : capitale d’Israel” a, une fois de plus, donné à certains États membres l’occasion de se désolidariser de la majorité des membres de l’UE : 
- le 6 décembre 2017, la Pologne et la Hongrie ont opposé leur veto à une déclaration du Conseil européen critiquant la décision de transfert à Jerusalem de l’ambassade des USA (1),
- le 22 décembre 2017, la Pologne, la Hongrie, la République Tchèque, la Roumanie, la Croatie et la Lituanie se sont abstenues dans le vote d’une résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies sur le même sujet (2). 
Il est difficile de ne pas remarquer que, une fois de plus, ce sont essentiellement des “nouveaux" États membres issus des récents élargissements qui font échec à l’adoption d’une position commune de l’UE dans le domaine des affaires étrangères. 
Lorsqu’elle s’exprime ainsi publiquement dans l’enceinte onusienne, cette désunion mine la crédibilité internationale de l’UE.  
Elle aggrave également le contentieux interne qui s’accumule entre l’UE et certains de ces États - notamment en matière de respect des principes et valeurs inscrits en tête des traités.
Un état conjoncturel ou un problème de fond ? 
On peut certes estimer que cet état d’esprit frondeur a un caractère conjoncturel dans la mesure où il émanerait plus des équipes dirigeantes provisoirement au pouvoir que de l’ensemble des opinions publiques concernées. Il suffirait donc d’attendre les prochaines élections en espérant un remplacement de ces équipes par d’autres plus coopératives. En attendant, de nouveaux autres fils pourraient être tissés (cf UEM),  raccommodant les déchirures au fur et à mesure.  
Mais lorsque ces tendances centrifuges - au surplus teintées de nationalisme - perdurent sur le moyen voire le long terme, l’UE se trouve confrontée à un problème de fond : la greffe de ces États à l’arbre européen menace d’échouer (voir notes ci-dessous) et ces branches de se détacher progressivement du tronc commun.
La période 2018/2019 - dominée par trois débats sur le Brexit, la relance de l’UE et les élections européennes - pourrait s’avérer révélatrice de cet état de désunion entre le coeur et la périphérie de l’Europe. Il faudra beaucoup d’habileté aux Institutions pour le masquer - sans doute au prix de renoncements à des progrès significatifs dans l’avancement d’ensemble du projet européen.  
(1) ces abstentions n’ont cependant pas empêché Mme Mogherini d’exprimer publiquement la position de l’UE condamnant la décision américaine https://euobserver.com/foreign/140198  
(2) tous les autres États membres ont voté en faveur de cette résolution http://edition.cnn.com/2017/12/21/politics/haley-un-jerusalem/index.html
 
L'ÉLARGISSEMENT DE L'UE - OU LES ARROSEURS ARROSÉS (04/01/17)
Un "grand élargissement" précipité
Certains observateurs se souviennent peut-être de l'intense campagne d'opinion que menèrent - dans les années 2000/2004 - les partisans d'un élargissement global et précipité de l'Union européenne aux anciens États communistes de l'Europe de l'Est.
Un puissant réseau, moralisateur et/ou opportuniste, d'intellectuels écartait avec indignation tous les avertissements relatifs à l'impréparation de ces pays -  tant sur le plan politique que sociétal - au véritable bouleversement que représentait leur entrée dans un univers aussi différent que celui de l'Europe des 15 États membres de l'Europe de l'Ouest. 
Ils ne voulaient pas voir que des sociétés, à peine sorties de régimes et de systèmes aussi incompatibles avec ceux des pays de la Communauté, auraient beaucoup de mal à s'y adapter sans transition aucune.   
Ils avaient choisi de sous estimer les situations d'instabilité politique, de désordre administratif, de corruption endémique, d'inaccoutumance aux principes de démocratie et d'état de droit, de sous-développement économique , ... pourtant bien évidentes - à des degrés divers - dans la plupart de ces pays.  
Ils s'opposaient farouchement à toutes suggestions d'étapes préalables à l'adhésion pleine et entière qui auraient permis d'acclimater et d'adapter progressivement ces sociétés à un ordre européen totalement nouveau et, surtout, pratiquement inconnu d'elles au moment de leur entrée (1).
Ils voulaient, à tout prix, accélérer/ bousculer ce qui était certes une évolution historique souhaitable mais qui, pour réussir, nécessitait une plus longue période de préparation en profondeur sans laquelle cette mutation risquait d'échouer. 
Accessoirement (si l'on peut dire), ils évacuaient une autre interrogation fondamentale : l'Union elle-même était-elle en état d'absorber - dans ses structures comme dans son équilibre politique - un nombre si important d'États aussi peu préparés ? N'était-il pas, au surplus, nécessaire d'y accoutumer l'opinion dans les États membres eux-mêmes ?
Une greffe incertaine 
Et il aura fallu une dizaine d'années pour s'apercevoir que la greffe n'avait pas pris
Nous apercevons douloureusement aujourd'hui - à la lumière de toutes les dérives autoritaires, nationalistes, anti-démocratiques, inégalitaires - qu'un vaste phénomène de rejet  affecte les principaux États membres issus de cet élargissement. Rejet dont les populations elles-même ne sont pas responsables dans la mesure où elles ne sont que les spectatrices - désorientées - de l'attitude de plus en plus hostile au projet européen de leurs élites. 
Parallèlement, nous voyons que ces graves dérives, dans la partie orientale de l'Union, affectent et contaminent, aussi l'équilibre général de l'ensemble - lui-même en proie à de sérieuses incertitudes existentielles. Nous assistons bien à présent, en pleine lumière, à l'explosion du syndrome ("la fatigue") de l'élargissement dans l'opinion publique de l'Ouest de l'UE (2) et nous percevons que la confiance et l'attachement de l'opinion au projet européen ont sérieusement décliné depuis cet élargissement. La perte consécutive de repères sur la dimension géographique (les "frontières") de l'UE est une des principales causes de cette désaffection.     
Ré-unification puis re-division
Si bien que ceux-là mêmes qui ont voulu précipiter cette "ré-unification de l'Europe" - se joignent à présent aux partisans d'une re-division de l'Union entre deux catégories d'États : les anciens et ... les nouveaux membres de l'Union (3)(4) - selon des modalités encore très floues. Et ceci afin de permettre au projet européen initial de survivre, sinon de se développer. Arrosé, l'arroseur ré-oriente son jet. Mais l'on voit bien que la solidité et la solidarité de l'ensemble sont affectées et que la principale fracture date de l'élargissement mal préparé de 2004/2006.  
Cette re-division s'avèrera d'ailleurs particulièrement délicate pour des raisons évidentes - la première étant la remise en cause politique, institutionnelle et économique des principes d'unité et d'unicité qui fondent l'Union. Il faudra bien pourtant affronter cette question avant que "les évènements" eux-mêmes - internes ou externes à l'UE - ne la tranchent de façon brutale, désordonnée et déstabilisatrice. Évènements d'ailleurs rendus encore plus imprévisibles et périlleux par l'accélération récente de l'histoire à l'Est comme à l'Ouest du continent.
Jean-Guy Giraud  04 - 01 - 2017                            
(1) Aucune sérieuse campagne d'information sur la nature même de l'UE n'avait été organisée, auprès des populations concernées, pendant la période des négociations d'adhésion. Négociations menées - comme  à l'accoutumée - sous l'impulsion de décisions nocturnes de membres (aujourd'hui retirés) du Conseil européen et mises en oeuvre de façon parfaitement bureaucratique.
(2) Syndrome qui a provoqué, au moins officiellement, une décision tardive de "pause de l'élargissement" - laquelle n'empêche pas de fonctionner la "machine à élargir" bureaucratique, notamment dans les Balkans. 
(3) Re-division qui s'articulerait notamment - mais pas exclusivement - autour de l'appartenance à la zone Euro.
(4) La manifestation la plus spectaculaire de cette re-division fut la conclusion du Conseil européen du 19 Février 2016 dans laquelle il était reconnu que "les divers États membres n'étaient pas obligés d'aspirer à un destin commun".  Bien que cette conclusion - liée à la question britannique - ait été "annulée" suite au Brexit, le concept est resté vivant et fait l'objet de fréquentes déclarations de responsables politiques.   
 
AVENIR DE L'UE : L'ÉLARGISSEMENT HORS SUJET ? (07/06/17)
Nous avons souvent ici relevé le caractère très particulier de la "politique d'élargissement" de l'UE. 
Celle ci semble se développer selon un mode de "pilotage automatique" sans véritable stratégie politique et sans tenir compte de la capacité de l'UE à absorber un nombre toujours plus élevé d'États membres. De plus, les États en cours d'adhésion ou ayant une "vocation à l'adhésion" (principalement dans la région des Balkans) présentent des caractéristiques spécifiques - tant sur le plan politique, économique et sociétal - qui rendent problématiques leur capacité à endosser les responsabilités d'États membres. 
Le cas exemplatif de la Serbie
Le cas de la Serbie - dont l'adhésion est en cours de négociation - peut être pris comme exemple.
La séquence de cette négociation suit la procédure "habituelle" :
- le Conseil européen adopte une résolution annonçant la "vocation à l'adhésion" (2003) 
- la Commission émet un avis favorable à l'ouverture du processus d'adhésion (2008)
- le Conseil européen confirme le "statut de candidat" (2012) et autorise l'ouverture des négociations (2013)
- la Commission ouvre et entame les "chapitres" de la négociation (2013/ 20??)
- la Commission publie un rapport annuel sur l'évolution de l'examen des chapitres (dernier en date : 2016) 
- le Parlement européen adopte un rapport sur ce rapport annuel (2016)
Aucun de ces documents (1) ne fait allusion au "4ème critère de Copenhague" qui concerne "la capacité de l'Union à assimiler de nouveaux membres tout en maintenant l'élan de l'intégration européenne"
Tout en relevant et documentant régulièrement les graves dysfonctionnement internes de la Serbie, ces différents textes ne mettent à aucun moment en cause le réalisme et l'opportunité d'une future adhésion - ni ses effets éventuels sur l'équilibre interne de l'UE. À cet égard, la position du Parlement est particulièrement univoque : tout en regrettant les-dits dysfonctionnements, il "se félicite" abondamment de l'avancement des négociations et incite à leur accélération. Le Conseil (Affaires étrangères) suit d'assez loin ces développements sans entrer dans les "détails". 
Une politique d'élargissement "hors sujet"
Sans reprendre ici les considérations géo-stratégiques qui servent de base à la "politique d'élargissement" de l'UE, notamment depuis l'émancipation post-communiste des États concernés, on peut tout de même s'étonner que l'expérience du grand élargissement de 2004/2006 (voir note ci-dessous) n'ait pas incité les Institutions à une remise en perspective de cette politique voire même à examiner des solutions alternatives. . 
Et ce d'autant plus que cette extension à-tout-va de l'UE a causé dans l'opinion un malaise sensible (une "perte de repères") mis clairement en évidence dans tous les sondages et reflété - indirectement - dans maintes consultations électorales. Ce qui avait d'ailleurs amené la Commission Juncker à décréter "une pause" dans le processus d'élargissement et à tenter de mieux contrôler le zèle de ses propres services en la matière : il est difficile de discerner une quelconque prise en compte de cette résolution depuis 2014.   
Il est remarquable que le "Livre blanc" de la Commission sur "l'avenir de l'Europe" d'ici 2025 passe totalement sous silence la question de la poursuite de l'élargissement, comme si cette question était considérée comme non-pertinente, taboue ou sans possibilité de ré-examen. S'interroger sur le futur de l'UE sans (ré)examiner son éventuelle extension à au moins une demi douzaine d'autres États peut paraitre étonnant.
Dans son programme présidentiel, Emmanuel Macron semble être plutôt favorable à une pause de l'élargissement. Toutefois, ses propositions sur une Europe à plusieurs vitesses pourraient laisser la porte ouverte à l'entrée de nouveaux États dans une zone périphérique - et moins intégrée - autour du noyau de l'Eurozone.
Il restera à voir si - en dans quelle mesure - la question de nouvelles adhésions entrera dans le processus de relance européenne qui semble se dessiner à un proche horizon. Pour l'instant, celle ci semble rester délibérément ignorée - faute d'alternative ou de courage politique.     
Jean-Guy Giraud  07 - 06 - 2017
NB Le cas de la Serbie n'est ici abordé qu'à titre d'exemple. Le même raisonnement peut s'appliquer aux six autres États des Balkans - voire (d'ici 2025 ?) aux six États du "partenariat oriental" (2).       
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