Retour sur images : Observer la Cisjordanie offre l’occasion de découvrir un extraordinaire laboratoire géographique

Publié le par ERASME

Dans un article publié en 2008 et intitulé "Topologie furtive" (cf. Topologie furtive), Jacques Levy,professeur de géographie et d’aménagement de l’espace à l’École polytechnique fédérale de Lausanne, directeur du laboratoire Chôros et de l’Institut du développement territorial (Inter), professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, apporte la preuve scientifique qu'en Cisjordanie, le système militaire israélien est loin de se limiter à la Barrière de sécurité et aux colonies effectivement peuplées.

Motivé par un profond désir de vérité vis-à-vis d'un discours pacifiant appelant à la création d'un Etat palestinien viable dans les frontières actuelles, il a établi cette preuve à l'aide d'une analyse topologique conduite sur la base de l’impressionnant travail de repérage et de classement effectué par  l'agence des Nations-Unies OCHA et actualisé en permanence.

Cette analyse a permis d’identifier notamment :

1) La Barrière de sécurité, parfois mur de béton de neuf mètres, parfois barrage électronique, parfois encore vaste couloir multifonctionnel comprenant deux voies de rocade, qui serpente selon d’étranges circonvolutions le long de la « Ligne verte » de 1949 en grignotant au passage quelques lambeaux de territoire cisjordanien. Elle englobe l’ensemble de Jérusalem-Est, 12% de la Cisjordanie et 80% des colons, en s’avançant parfois de vingt kilomètres à l’intérieur du territoire palestinien.

2) Les checkpoints, qui cassent les systèmes de mobilité en allongeant les distances-temps à la fois par l’imposition de longs détours et par le temps d’attente aléatoire aux postes de contrôle.

3) Les implantations officielles (« settlements ») ou apparemment spontanées (« outposts »), mais dont l’existence et le développement seraient impossibles sans l’appui logistique (eau, électricité, sécurité) de l’État. Sauf de rares exceptions au sud la Judée et au nord de la Samarie, on peut toujours voir, d’un sommet de colline occupé, un autre sommet occupé parfois seulement par quelques mobile-homes et miradors.

4) Les restrictions à l’usage du réseau routier de base, certaines voies étant interdites aux Palestiniens et de nombreux chemins d’accès aux villages étant bloqués par des tranchées, des mottes de terre, des amas de pierres ou des blocs de béton. Cela a en particulier pour conséquence d’empêcher une exploitation agricole normale des terroirs avoisinant les villages.

5) Les zones militaires, qui couvrent une grande partie de l’est de la Cisjordanie, en appliquant une définition extensive de la zone frontalière orientale.

6) L’espace cultivé par les Israéliens, concentré dans la Vallée du Jourdain, une zone d’agriculture à haute valeur ajoutée notamment lorsque la technicité s’unit à ses conditions climatiques favorables.

7) Les réserves naturelles, qui empêchent un usage agricole du sol et gèlent tout développement urbain.

Jacques Levy révèle ainsi que "ce à quoi nous assistons, c’est à un spatiocide, qui, poussé à son terme, supprimerait la relation au territoire des Palestiniens, mettant en cause leur définition comme« peuple », de la même manière, il est amusant de le noter, qu’il est discutable de parler de « peuple » juif pour désigner la communauté à principe ethno-religieux qui, à travers le Monde, se réclame du judaïsme. L’état de Palestinien ne désignerait plus un habiter effectif mais simplement une origine géographique mémorielle, comme c’est le cas pour les réfugiés ou les émigrés. Ceux qui resteraient sur place n’en seraient pas pour autant les habitants. Ils deviendraient des réfugiés palestiniens supplémentaires, in situ. Les Palestiniens perdraient non seulement la perspective de former une nation dotée d’un État, mais même celui d’avoir, dans leur viatique, un ici qui leur soit propre."

En même temps, il montre que "La politique de peuplement israélien de la Cisjordanie reste fragile : moins de 300 000 colons hors Jérusalem, dont de nombreux « Russes » appâtés par une vie matérielle subventionnée et « Américains », dévots illuminés, en lesquels les autres Israéliens ont du mal à s’identifier. Les implantations compactes sont peu nombreuses et, pour la plupart, situées en bordure de la « Ligne verte ». Cela ouvre la voie à des compromis raisonnables. Plus encore, peut-être, le feuilletage de l’espace en couches distinctes favorise des solutions transitoires permettant éventuellement, du point de vue israélien, d’établir lentement un climat de confiance sans avoir à lâcher la proie pour l’ombre et, du point de vue palestinien, de gagner quelque chose sans avoir besoin de l’arracher par la force."

Quoiqu'il en soit, au travers de cette investigation topologique des plus éclairante, Jacques Levy nous convainc qu'observer la Cisjordanie offre l’occasion de découvrir un extraordinaire laboratoire géographique ; et sans le vouloir, certainement, que l'Etat palestinien viable ne peut pas être imaginé dans les frontières actuelles.

 

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