La guerre économique sans merci derrière cette nature bucolique, par Olivier Perrin

Publié le par ERASME

Regardez cette œuvre : 
 

Paysage de foret de Theodore Rousseau

 

 

C'est le Paysage de forêt de Théodore Rousseau, éminent peintre de l'École de Barbizon au XIXe siècle et qui inspira largement le mouvement des Impressionnistes :
 

Prenez un instant pour contempler cette nature magnifiée : quel calme, quelle sérénité dans cette scène bucolique.

C'est pourtant le champs de bataille d'une guerre économique sans merci que vous observez.

 

Au centre de la scène de grands arbres aux troncs épais et aux feuillages foisonnants sont en train d'éliminer leurs chétifs semblables à main gauche et en retrait. Vous voyez ces deux troncs tous tordus à force de chercher un peu de lumière aux travers des feuillages épais de leurs encombrants voisins qui captent toute la lumière. 

Car la lumière est l'énergie indispensable pour faire tourner les minuscules usines qui dans chaque feuille font la photosynthèse et transforment des minéraux en matière organique

 

La même bataille fait rage sous terre où les racines des arbres les plus forts s'étendent jusqu'à étouffer celles des plus faibles et leur confisquer l'accès aux matières premières : les précieux minéraux.
 

Au premier plan, des souches pourries témoignent des batailles passées.
 

Rien ne se perd tout se transforme. Morts, les troncs d'arbres abattus ont nourri toute une faune et une flore de champignons, mousses et insectes qui se sont rués sur le cadavre de bois.
 

Là encore les stratégies sont diverses et cruelles : les champignons sécrètent une substance toxique afin d'empêcher l'implantation de toute autre variété de champignon ou bactérie. Cette substance est un antibiotique.
 

En effet le médicament qui a révolutionné la pratique de la médecine au XXe siècle est à l'origine une arme de destruction massive bactéricide sécrétée par les champignons.
 

L'arme de l'un est le médicament de l'autre...
 

Vous pouvez aussi deviner des fougères au premier plan du tableau. 
 

La stratégie de la fougère est moins élaborée que celle du champignon mais toute aussi efficace :
 

La fougère est une pionnière.
 

C'est-à-dire qu'elle s'installe presqu'instantanément partout où se trouve un milieu inexploité, propice à son développement grâce à ses minuscules spores que le vent transporte absolument partout.
 

Une fois implantées les fougères occupent tout l'espace disponible. Elles vont développer très rapidement un réseau dense de racines afin d'occuper tout le sol et empêcher le développement de tout concurrent.
 

C'est la raison pour laquelle dans vos promenades en forêt, vous trouverez généralement les fougères en grand massifs denses et sans aucune autre plante.

De la concurrence à la coopération.

Dans les forêts, les grands arbres comme les chênes ou les hêtres vivent en symbiose avec les fougères.
 

D'un côté, la transpiration des arbres — un arbre transpire énormément — permet à la fougère de trouver un milieu humide propice à son développement.
 

De l'autre, les fougères éliminent les jeunes plants des grands arbres qui sont étouffés par les racines des fougères libérant l'arbre d'un concurrent potentiel.
 

Vous voyez encore sur le tableau de Théodore Rousseau les mousses et lichens qui tapissent les pierres. Encore plus pionniers que les fougères, ces organismes archaïques permettront en quelques décennies de recouvrir ces pierres de matière organique puis laisseront leur place à des plantes plus fortes qui les délogeront.
 

Le phénomène est si puissant que selon le botaniste Jean-Marie Pelt, vous pouvez abandonner une grande ville après l'avoir complètement stérilisée et vidée de toute trace vivante... cent ou deux cent ans plus tard, par les phénomènes conjugués de concurrence et coopération entre les différents organismes vivants, vous aurez — en Europe— une forêt de chênes à la place.
 

Enfin, dernier et discret élément du tableau, une femme en jupe rouge est en train de ramasser du bois.


 

Nous faisons partie intégrante de la nature

La nature n'est pas "bucolique", elle est les théâtre exceptionnel de luttes acharnées, de concurrences féroces et de coopérations insoupçonnées.
 

Les règles de survie et de développement de l'humanité ne sont pas différentes. 
 

À tous les niveaux, il est mortel de croire que nous pouvons échapper à ce mélange étonnant et brutal de concurrence et de coopération mêlées.
 

À chaque instant, il nous faut nous adapter pour notre survie.
 

Nous pouvons croire que nous avons mis la nature à notre botte mais c'est tout le contraire.
 

Nous pouvons bien détruire toutes les espèces vivantes que nous croiserons, c'est nous qui disparaîtrons après avoir tout épuisé et il ne faudra guère plus que l'espace d'un instant à l'échelle des temps pour que la nature reprenne ses droits et invente de nouvelles formes de vie bruyantes burlesques et bouillonnantes. 
 

Il est utile une fois de temps en temps d'observer la nature pour mieux comprendre nos sociétés et nous plonger dans le temps long, très long des mouvements qui échappent à l'emprise de nos vies mais sont pourtant essentiel pour nous aider à agir et décider. 
 

Le règne végétal a quelques milliards d'années d'avance sur l'être humain. Il est bien plus ordonné que nous. Non pas que la guerre y a disparu mais elle est réglée et chacun y trouve sa place et sa fonction. Les strates et les rôles sont bien déterminés dans un équilibre en mouvement permanent.
 

Vous et moi n'existons d'ailleurs que grâce aux plantes. Sans plante, pas de photosynthèse et sans photosynthèse, pas d'oxygène dans l'atmosphère... et sans oxygène, pas plus de femmes et d'hommes que de souris ou animaux.
 

L'oxygène est le déchet de la photosynthèse qui permet de créer de la matière organique à partir de minéraux, de soleil et de CO2. Nous-mêmes n'existons que grâce aux déchets des plantes...
 

Concurrence et coopération, adaptation et transformation sont les règles de base de nos vies. 
 

Elles sont les obstacles nécessaires à la survie certes, ais également à l'accomplissement, au bonheur et à l'amour. 
 

À votre bonne fortune,
 

Olivier Perrin

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