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Le journal d'Erasme

Ce blog est destiné à informer les citoyens sur les grands sujets de l'actualité en leur permettant de mieux comprendre les enjeux et mécanismes à l'oeuvre, ainsi que les postures et les positions de leurs principaux protagonistes et observateurs. Le but ici n'est pas d'imposer une vision, mais plutôt d'en proposer plusieurs, et d'ouvrir le débat. Libre à chacun de se créer sa propre opinion !!!

Barak Obama et l'ordre européen

Les Éditions de La Martinière ont pris l'heureuse initiative de publier une brochure reproduisant - en anglais et en français - le discours "You are Europe" prononcé par Barak Obama à Hanovre le 25 avril 2016. 
 
 
Ce discours est avant tout un plaidoyer pour le renforcement de l'alliance diplomatique, militaire et économique entre les États-Unis et l'Europe. 
 
Mais il est aussi une reconnaissance admirative de l'oeuvre accomplie depuis 60 ans par l'Union européenne :
"Perhaps you need an outsider, somebody who is not Europan, to remind you of the magnitude of what you achieved"
"Your accomplishment - more than 500 millions people speaking 24 languages in 28 countries, 19 with a common currency, in one European Union - remains one of the greatest political and economic achievements of modern times"
 
Il rappelle d'ailleurs au passage que cette oeuvre ne fut pas aisée :
" And it was not easy. Old animosities had to be overcome. National pride had to be joined with a commitment to a common good. Complex questions of sovereignty and burden-sharing had to be answered "
 
Il relève ensuite que l'Europe doit aujourd'hui faire face à de nouveaux défis (terrorisme, migrations, agression russe, croissance économique) qui menacent son unité - alors même que les voix internes de "l'intolérance" (et de la désunion) couvrent le débat : "loud voices get the most attention" . Il cite à cet égard un poème de W.B.Yeats "where the best lack of all conviction, and the worst are full of passionate intensity" - citation qui a dû faire siffler bien des oreilles à Bruxelles ...  
 
Il en vient enfin au message sans doute le plus grave et le plus profond - même s'il est passé un peu inaperçu de l'opinion : 
 
"A strong, united Europe is a necessity for the world because an integrated Europe remains vital to our international order"
 
Et de préciser plus loin : "the world needs a prosperous and growing Europe" - "the world depends upon a democratic Europe that upholds the principles of pluralism and diversity and freedom" ...
 
Il revient ainsi au concept d'"europan order" - partie intégrante et indissociable du "world order" - tel que développé notamment par Henry Kissinger (voir ci-desous) - le mot d'"ordre" étant synonyme d'équilibre au sens westphalien du terme, cad une situation de stabilisation et pacification relatives et globales entre les grandes puissances. 
 
Il est dommage mais révélateur que M.Obama n'ait pas eu de véritable réponse à son message : qui du côté européen aurait pu le faire au nom de tous ? sur quelle réponse consensuelle l'Europe aurait-elle pu s'accorder?
 
La seule qui fut donnée - deux un mois après le discours - prit la forme du Brexit dont on ne sait encore s'il libèrera des forces d'union ou de désunion européenne (et atlantique).   
 
Il reste que l'avertissement donné par M.Obama devrait résonner dans l'esprit des nouveaux dirigeants américains et européens qui prendront les commandes en 2017-2019; ils auront au moins été clairement prévenus du danger que représenterait un processus de fracturation entre européens d'abord et entre partenaires atlantiques ensuite - les deux ne pouvant malheureusement pas être exclus. 
 
ASSISTONS NOUS À LA FIN DE L'ACTUEL "ORDRE EUROPÉEN" ? 
 
Assistons nous à la fin de l'équilibre géo-politique européen issu de la deuxième guerre mondiale ? 
 
La question est posée par Henry Kissinger
 
C'est la question que pose Henry Kissinger dans son dernier ouvrage intitulé  "World Order" (2014), dans lequel il propose "a deep meditation on international harmony and global disorder". 
 
Il consacre les deux premiers chapitres au "European-Balance-of-Power System... and its end".
 
Il décrit d'abord, dans un saisissant raccourci historique, les systèmes d'équilibre des pouvoirs qui se sont succédés au cours des siècles sur le continent européen  : l'Empire Romain, l'Empire Carolingien, le Système Westphalien, le Congrès de Vienne, le Traité de Versailles... pour en arriver au "Post War European Order"
 
Henry Kissinger explique comment les grandes puissances et les petits États, qui ont composé l'Europe dans ses différentes configurations au cours des siècles, n'ont pu co-exister plus ou moins pacifiquement que grâce à des systèmes changeants et fragiles d'équilibre des pouvoirs. 
 
Il explique comment ces systèmes ont été successivement détruits par la rupture des alliances, elle même causée par la domination d'une des puissances, les querelles entre celles-ci, l'émergence d'idées libérales, révolutionnaires, démocratiques, nationalistes ou fascistes.
 
Il rappelle surtout le terrifiant coût humain et économique (révolutions et guerres) qu'ont à chaque fois provoqué ces ruptures - avant qu'un nouvel ordre n'ait pu être établi.
 
L'"Ordre Européen" et son affaiblissement 
 
Henry Kissinger retrace ensuite comment, à l'issue de la deuxième guerre mondiale - qui a vu s'effondrer le système mis en place par le Traité de Versailles - un nouvel équilibre des pouvoirs en Europe ("A New European Order") a été bâti sur la base d'une "ever closer union of Europe's constituent peoples", matérialisée par la Communauté puis par l'Union Européennes.
 
Mais - après avoir rendu hommage à un "système" qui a tout de même procuré paix, démocratie et progrès économique à trois générations - il relève les graves faiblesses internes qui menacent aujourd'hui son existence même : "monetary union side by side with fiscal dispersion" - "bureaucracy at odds with democracy" - "cosmopolitan identity in contention with national loyalties" - "east-west and north-south divides" - "no clear understanding of the "European project"... 
 
(Il regrette, au passage, que l'UE ait "considéré sa propre construction interne comme son objectif géopolitique ultime" - plutôt que de participer activement à un nouveau "world order" basé notamment sur ... l'Alliance Atlantique.)
 
Une inquiétante accélération de l'histoire
 
Nul doute que, si Henry Kissinger avait rédigé son livre en cette fin d'année 2015, son diagnostic sur l'actuel "European Order" aurait été plus pessimiste encore
 
En guère plus d'un an, en effet, se sont aggravés ou sont apparus de bien plus graves facteurs internes et externes de désunion et de déstabilisation du système  : le blocage avéré de toute réforme, l'euroscepticisme croissant de l'opinion, la résurgence du nationalisme et du souverainisme, la montée des partis extrémistes, les effets de la crise migratoire et du terrorisme, le retrait britannique, l'impérialisme russe, le détachement américain ... 
 
Mais le plus grave a peut-être été l'absence de réaction collective - et de vision claire de l'avenir de l"ordre" - de la part de ses dirigeants (1). 
 
La fin de l'"Ordre Européen" ou le saut dans l'inconnu
 
On l'aura compris : plus qu'un hommage mérité au talent de l'écrivain-historien-diplomate Henry Kissinger, on veut ici attirer l'attention sur les points suivants, que le regard extérieur du personnage permet de mieux appréhender à l'échelle de l'histoire:
l'UE est beaucoup plus qu'une union douanière ou une machine administrative : c'est en fait le socle d'un "Ordre Européen" continental - héritier des précédents et qui assure depuis plus de soixante ans un équilibre géo-politique pacifique et démocratique.
la rupture de cet équilibre provoquerait, dans un premier temps, de graves désordres diplomatiques, politiques, économiques et sociaux au sein de l'Europe - mais aussi, dans une certaine mesure, une déstabilisation du "World Order" lui-même,
le vide ainsi créé susciterait ensuite immanquablement des tentatives de création d'un autre "Système Européen" - issu d'un nouveau et imprévisible rapport de forces - que personne n'est en mesure d'imaginer, mais qui risquerait fort de n'être plus basé sur les mêmes valeurs humanistes que l'actuel : ce serait un véritable saut dans l'inconnu.
 
Certes, l'annonce de la fin de l'"ordre européen" est sans doute prématurée. Les stabilisateurs automatiques de l'"acquis" fonctionnement toujours. Le système peut être adapté et renforcé. 
 
À condition que les dirigeants et l'opinion prennent rapidement la mesure de son affaiblissement et de sa vulnérabilité - ainsi que des conséquences de son éventuelle disparition.  
 
Jean-Guy Giraud 09 - 12 - 2015 
 
(1) Plusieurs dirigeants nationaux ou européens ont toutefois au moins reconnu, publiquement, l'état de crise grave de l'UE : 
"C'est l'Union de la dernière chance" J.C. Juncker
"No one can say whether the EU will still exist in this form in ten years time"  M. Schultz
" Geopolitics is back in Europe"  D. Tusk 
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