De la reconquête de la souveraineté numérique, par Didier Renard

Publié le par Didier Renard

Captation de valeur, gestion du couple sécurité/liberté et projet de société / encadrement juridique associé sont les trois piliers de la souveraineté numérique, dimension nouvelle de la souveraineté dans le cyberespace.

S’il est question de reconquête, c’est qu’une première bataille a été livrée et perdue sur tous les flancs par l’Europe en général et la France en particulier.

Société numérique et économie numérisée

La donnée est partout et tout est donnée, certes, mais qui la capte, la véhicule, la stocke, l’analyse et l’agrège ? Qui monétise la donnée aujourd’hui ?

90% des quelques « zettaoctets » de données stockées sur la planète ont été créées ces deux dernières années et cette courbe, comme tant d’autres de l’ère digitale, est exponentielle à perte de vue. En d’autres termes, nous approchons du Téraoctet par individu.

Les générations XYZ commencent leur journée avec Facebook et la terminent en rentrant de soirée avec Uber. Entre les deux, leurs recherches, leurs achats, leurs communications passeront par Google, Snapshat, Twitter ou Amazon. A leur insu, c’est l’intelligence artificielle de Watson qui va prendre « en main » leur santé et les robots taxi de Tesla, Apple ou Google qui vont les conduire. Netflix sera leur premier fournisseur de VOD et AirBnB leur premier choix d’hébergement voire de ressources complémentaires compte tenu de l’écart croissant entre leurs revenus et leurs dépenses, même pour les plus diplômés d’entre eux.

En France, il est possible de nous glorifier de Criteo, Blabacar, Ventes Privées ou OVH. Ce sont de très belles réussites et il faut avant tout féliciter leurs fondateurs d’avoir si bien réussi dans un environnement législatif et financier aussi peu propice.

Cependant, la valorisation boursière des quatre GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) a dépassé celle du CAC 40 en février 2015 (autour de 1 000 milliards d’euros). Moins de 18 mois plus tard, l’avance s’est creusée de 500 milliards supplémentaires. 9 des 10 sites internet les plus visités hors Chine Continentale sont américains dont 80% du trafic est hors frontières. 80% de la valorisation boursière des entreprises du numérique sont américaines, 2% pour l’Europe.

Nouvel entrant dans ce club restreint des GAFA, Microsoft (on parle désormais des GAFAM) qui semble tout dévorer sur son passage au point que la vente de logiciels d'exploitation dans le grand commerce lui semble réservée de manière quasi exclusive(Windows 10 est partout, Linux nulle part), en contravention évidente avec les grands principes de la concurrence 'libre et non faussée' qu'est censée nous garantir l'Union européenne .

Tripadvisor, Booking.com et AirBnB se sont emparés d’une partie significative de la marge du secteur hôtelier européen. Et au delà de cet exemple emblématique, l’Uberisation des entreprises traditionnelles en cours est aussi et presque toujours un transfert de valeur de l’Europe vers les USA et bientôt vers la Chine et ses BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi).

Comment enrayer ce transfert massif de valeur est un sujet économique d’importance compte tenu du poids relatif du numérique dans l’économie totale: 1/3 des 3% de la croissance du PIB aux Etats Unis, 1/4 des 1% en France soit un rapport de 1 à 4.

La transformation essentielle du modèle est que, au-delà des mécaniques de « coopétitions » des grands blocs (USA, Chine, Europe en particulier), il est capital de comprendre et d’intégrer l’apparition structurelle de «souverainetés d'entreprises» transnationales, dont la politologie reste à faire pour reprendre les termes d’Alain Joxe.

Comment la France et l’Europe peuvent elle infléchir cette tendance lourde et rapide ?

Au premier semestre 2016, il aura été investi environ 800 millions d’euros dans les startups françaises contre environ 25 milliards aux USA, soit 31 fois plus alors que le PIB américain n’est que de 7,5 fois celui de la France. Le ticket moyen en France est de 2,5M€ contre 12M€ aux USA soit environ 5 fois plus.

Et pour en finir avec les chiffres, mais ils sont très éclairants, la rentabilité à 10 ans des fonds de capital risque aux USA est d’environ 11% contre 0% en France. (Sources : Venture Pulse et French Web)

Qu’en conclure ?

La rentabilité est principalement un mix de la distribution du risque et de la fiscalité. La faiblesse du ticket moyen interdit les grandes amplitudes, la fiscalité est une muraille à l’arrivée des capitaux étrangers. Ne serait ce qu’aux Etats Unis encore une fois, presque autant d’argent est investi hors du territoire qu’à l’intérieur mais très peu en France.

Que faire ?

• Réduire la fiscalité du capital risque, drastiquement et sous toutes ses formes. Et donner de la stabilité aux dispositifs fiscaux. Le C.I.R est un dispositif extrêmement performant du financement du développement expérimental. Il fait de la France un des pays où le coût de la R&D est des plus attractifs mais il doit être considéré comme pérenne pour réellement attirer les investisseurs surtout étrangers. On ne peut investir sur 5 ans sur certaines bases et se demander chaque année si certaines hypothèses structurantes doivent être remises en cause. Il y a trop de facteurs d’incertitude à la création d’une start-up, technologique, d’exécution, commerciaux, marketing pour que le fiscal s’ajoute inutilement à cette liste.

• Renforcer la capacité d'investissement de l’Etat client : lorsque la CIA émet un appel d’offres pour bâtir et exploiter son cloud privé, elle s’engage à hauteur de 800 millions de USD sur 10 ans. Lorsque la DINSIC publie son marché de cloud public, elle ne s’engage sur aucun volume.

• Renforcer la French Tech et ses attributs. Indéniable succès, la French Tech est le résultat de programmes mixtes de réhabilitation de quartiers urbains et de concentration en un même lieu d’investisseurs, d’entrepreneurs et de laboratoires privés ou publiques de Recherche et Développement. Si les raisons de la réussite de la Silicon Valley sont nombreux et font l’objet de nombreux et volumineux mémoires, il est acquis que la qualité des liens entre ces trois mondes est un facteur explicatif majeur : valorisation de la recherche publique (et principalement, le développement expérimental), compétence entrepreneuriale des investisseurs, sensibilité financière des entrepreneurs.

• Débarrasser les start-ups du fardeau fiscal, social et administratif inadapté à leur taille, à leur quotidien, à leur culture et à leur fragilité surtout dans les périodes initiales de développement. Le plus important n’étant pas la charge financière en tant que tel (quoique) mais le « defocus » mortel qu’il génère et en particulier la nécessité de faire du chiffre alors que toute l’énergie doit être sur l’opportunité de marché, le produit, la différenciation, l’expérience client et l’excellence de l’exécution.

Sécurité et Liberté

L’explosion de l’internet des objets et du paiement par smartphone multiplient les failles possibles et les appétits des petits et grands délinquants.

Malveillance, vol, dol, intrusion, agression : la donnée est un Eldorado de la cyber-délinquance de quartier, mafieuse, en col blanc ou terroriste ainsi que de l’intelligence des Etats. Il y a de ce point de vue un avant et un après Edward Snowden.

Qui sécurise la donnée ? « La sécurité en ligne est l’un des grands problèmes de notre époque, vous devez constamment penser à la sécurité dans tout ce que vous faites… la sécurité doit être omniprésente, surtout en raison de l’interconnectivité des systèmes » nous alerte Tim Berners-Lee, père du World Wide Web.

Directives européennes, extra territorialité des lois principalement américaines, régimes d’exception au droit Européen pour les non membres, normes et standards en vigueur en Europe et France : qui encadre la donnée des points de vue juridique et éthique ?

De ce point de vue, qu’il s’agisse de notre Parlement ou des institutions européennes, force est de constater que l’accessoire prime sur l’essentiel. En effet, tout le temps passé à s’interroger sur l’intérêt d’une redevance sur les moteurs de recherche d’images, laquelle ne peut que susciter les plus vives inquiétudes comme l’a récemment rappelé Jimmy Wales, cofondateur de Wikipedia, n’est pas occupé à réellement sécuriser les données des citoyens et des entreprises.

L’important échappe à nos politiques, parce qu’il est éminemment technique.

La sécurité de l’Internet est un sujet de normes, de standards et de protocoles. Si un code tapé sur votre smartphone permet d’ouvrir votre maison, le protocole, l’architecture applicative ne doit pas passer par un stockage de ce code sur les serveurs de l’éditeur de la solution.

La sécurité doit se penser et s’imposer en amont, donc dans les protocoles et les architectures.

L’Europe et la France doivent se doter d’un « CTO » (Chief Technology Officer) qui feront entendre leur voix pour créer en Europe un pendant au NIST américain qui contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser s’impose au monde, pour peser dans l’évolution statutaire de l’ICANN qui est toujours une association à but non lucratif soumis au droit californien, et à peser dans les décisions de l’IETF, toujours américain mais organisme mondial de référence de développement et de promotion des standards de communication.

Ethique et démocratie

La vie de nos enfants se prépare à grand train et en rupture assez nette avec celle de leurs aînés, faite de transhumanisme, de véhicules-robots, d’armes autonomes, de réalité virtuelle ou de vidéo-surveillance généralisée, entre autres. Un traitement de leurs données personnelles en temps réel qui les localisera, leur proposera des achats hautement personnalisés là où ils se trouvent, anticipera leurs agissements.

Un monde prochain où Skynet, Minority Report et Gattaca seront devenus des prophéties. A moins que l’intelligence artificielle ne gagne ses lettres de noblesse en se dotant d’une conscience afin que « Her » rejoigne le clan des œuvres prémonitoires. Un monde où les Etats et les Entreprises « Over the Top » cohabiteront et se partageront la gouvernance du monde et de ces citoyens.

La question n’est pas tant de savoir si seuls les scénarios dystopiques sont probables mais bien de remettre la démocratie au centre du village européen.

Par quel processus notre société va-t-elle faire ses choix structurants. ?

Le sous-entendu étant que si nous ne changeons rien à la tendance en cours, ce sera celui du laisser-faire, du laisser décider par d’autres, qui, sans aucun doute, brillants entrepreneurs de l’économie numérique, n’ont pas pour autant gagner le droit d’imposer à tous leur définition d’un monde meilleur.

Tels sont in fine les véritables défis attachés à la reconquête de notre souveraineté numérique, en France comme en Europe.

La solution est institutionnelle, c’est un débat politique du plus haut niveau, un projet de société où la tentation de la procrastination est grande. Ce serait alors oublier que nous nous déplaçons sur une trajectoire exponentielle.

Il est l’heure de s’en préoccuper.

C’est la conviction et le quotidien des membres de l’Institut de la Souveraineté Numérique (http://www.souverainetenumerique.fr/ ).

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