"The Golf Connection" : Le krach bancaire irlandais

Publié le par Jean-Guy Giraud

À l'heure où réapparait - dans un contexte économique et financier dégradé - une certaine inquiétude sur la situation réelle du secteur bancaire (notamment en Europe), il peut être utile de se pencher de plus près sur le cas d'école du krach bancaire irlandais de septembre 2008.

Un très remarquable rapport d'une commission d'enquête du Parlement irlandais, publié le 26 Janvier 2016, décrit avec minutie le contexte et le déroulement de cette crise - et s'efforce d'établir les responsabilités respectives des acteurs et autorités concernés.

Sans pouvoir résumer ici un texte de plus de 500 pages (1), nous voudrions reprendre seulement - et de façon très schématique - ce qu'il faut bien appeler la véritable faillite des différents échelons de gestion, de contrôle et de supervision bancaires qui ont permis le développement et l'éclatement de cette bulle immobilière et financière.

À cet effet, on peut distinguer les trois échelons suivants : le secteur bancaire lui-même, le contrôle/supervision national, le contrôle/supervision européen et international.

Le rapport pointe principalement les responsabilités suivantes :

Les banques

- la gouvernance déficiente des dirigeants des banques - ainsi que la "culture des rémunérations excessives"

- l'hypertrophie des prêts immobiliers et la multiplication de différentes formules "agressives" de prêts

- l'interpénétration, au niveau des dirigeants, des secteurs bancaires et immobiliers

- le climat de concurrence inter bancaire forcenée, accru par l'intervention de banques étrangères sur le marché domestique

- le recours excessif à l'endettement des banques sur les marchés internationaux et la pratique corrélative d'emprunts à court terme pour financer des prêts à long terme

- la déficience du contrôle interne (gestion des risques et audit)

- le silence complice de la presse spécialisée.

L'audit externe

- le quasi-monopole de trois sociétés internationales (KPMG, EY et PwC) et leurs liens trop étroits avec les banques auditées

- l'absence totale d'avertissement sur la détérioration de la situation bancaire.

Le secteur immobilier

- le financement exclusivement bancaire (souvent à 100%) des projets immobiliers (privés et commerciaux)

- l'insuffisance (voire l'inexistence) de l'évaluation de la viabilité des projets,

- l'interpénétration des secteurs bancaire et immobilier

- la forte dépendance de la presse sur la publicité immobilière

Les organes publics nationaux de contrôle/supervision bancaire

- l'absence d'identification - et donc de signalement - du risque bancaire systémique à tous les échelons de contrôle/supervision : Financial Regulator (au niveau "microprudential"), Banque Centrale (au niveau "macro prudential") et Ministère des Finances (au niveau des services et au niveau politique) (2)

- la limitation du rôle du Financial Regulator à la "moral suasion and protracted correspondence"

- la dépendance du contrôle/supervision de la Banque Centrale et du Ministère sur les rapports du Financial Regulator

- la complexité de la nouveau système de supervision bancaire créé en 2003

- la déficience de l'exercice de stress-test mené en 2006 (3)

- la politique budgétaire et fiscale pro-cyclique du Gouvernement qui a alimenté la "bulle" financière

- la politique de soutien et de promotion du secteur bancaire irlandais par la Banque Centrale et le Gouvernement

- l'insuffisance du contrôle du Parlement sur la politique économique du Gouvernement et sur l'adéquation du système global de contrôle/surveillance bancaire

Les organes européens et internationaux de surveillance

- la dépendance excessive - de la part de la Commission, de la BCE, de l'OCDE et du FMI - sur les seuls rapports et analyses effectués par les organes nationaux (4)

- la trop vague surveillance de la Commission et du Conseil de l'UE (5) basée principalement sur le respect des critères macro-économiques du Pacte de croissance et de stabilité

- le maintien jusqu'à la crise, par les agences internationales de notation, d'évaluations (très) positives de la solvabilité des banques.

Le syndrome de la "Golf Connection"

C'est donc cette longue chaîne de manquements, carences, malentendus, négligences qui explique - selon le rapport du Parlement - que les risques n'aient pas été identifiés et qu'ait pu éclater aussi violemment la crise la plus grave ayant, à ce jour, affecté l'Irlande et la zone Euro.

Le rapport souligne qu'une des raisons principales de cette situation globale de "benign neglect" a été le climat régnant dans les milieux bancaires, administratifs et politiques : "the extremely cosy relationship between Government, banks, financial supervisory authorities and developpers"

Autrement dit, en termes journalistiques : la "golf connection"...

Le bouclier de l'"Union Bancaire" ?

Au-delà de la spécificité du cas d'école irlandais, il peut être utile de s'interroger si - au sein même de l'UE - les secteurs bancaires des autres États membres sont véritablement immunisés contre cette culture de "cosy relationship" et, surtout, si leurs mécanismes de contrôle/supervision sont aujourd'hui nettement plus performants qu'avant la crise.

Les remarquables progrès accomplis depuis 2010 dans la construction d'une "Banking Union" (notamment dans le domaine de la supervision) permettent de croire en une plus grande solidité du secteur bancaire européen dans son ensemble, même si des pans entiers restent à édifier (notamment en matière de résolution et de garanties).

Il convient toutefois de demeurer extrêmement prudent au vu des expériences passées qui ont vu de savants mécanismes de contrôle et de protection s'effondrer comme châteaux de cartes sous la bourrasque.

Et de rester attentif et ouvert aux remarques et avertissements que "les grands superviseurs" de l'UE (6) ont déjà adressées aux dirigeants politiques et bancaires nationaux - et ne manqueront pas de ré-itérer et de renforcer dans les prochaines semaines ...

 

(1) https://inquiries.oireachtas.ie/banking/wp-content/uploads/2016/01/02106-HOI-BE-Report-Volume1.pdf

(2) selon le rapport, "la non-intervention de ces trois organes a contribué directement à la crise".

(3) la veille même du krach, le Financial Regulator et la Banque Centrale ont assuré le Gouvernement que toutes les banques irlandaises étaient solvables.

(4) en d'autres termes , les analyses des organes européens et internationaux se basaient sur les rapports des organes nationaux qui, à leur tour, utilisaient les première comme références ...

(5) selon le rapport, certains avertissements de la Commission sur le système bancaire irlandais auraient été édulcorés par le Conseil.

(6) Autorité Bancaire Européenne, Autorité européenne des Marchés Financiers, Conseil Européen du Risque Systémique, Commission, BCE.

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