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Le journal d'Erasme

Iran - Arabie : la rivalité dangereuse des deux Etats émergents, par Bernard HOURCADE (La Lettre Euromed IHEDN n°42 - février 2015)

29 Janvier 2015, 16:34pm

Publié par ERASME

En 1978, l’Iran était une monarchie en pleine expansion économique alliée très fidèle des États-Unis. Djeddah, et non Riyad, était la vraie capitale du royaume d’Arabie saoudite, gardien incontesté des lieux saints de l’islam. Qatar, Bahreïn, Abu Dhabi, Dubaï étaient de petits émirats à peine indépendants (1971). Les conflits liés à l’islam salafiste ou à l’hostilité ancestrale entre chiites et sunnites restaient limités à des crises locales vite contrôlées avec le concours efficace des Grandes puissances. C’était la Pax petroleum, la coexistence pacifique entre URSS et USA, avec l’Iran comme « gendarme du Golfe ».

Trente ans plus tard, du Viet Nam à l’Afghanistan, les grandes puissances se sont effondrées, l’Iran est devenu une République islamique qui a su résister et se renforcer malgré la tentative d’invasion de son voisin irakien, l’affrontement avec le « Grand Satan » américain et les conflits internes comme internationaux, liés à l’affirmation de sa nouvelle identité islamique et révolutionnaire. Paradoxalement, la classe moyenne iranienne, (hommes et femmes) n’a jamais été aussi dynamique et le gouvernement élu de Téhéran, béné- ficiant d’un consensus national millénaire et vivace, négocie d’égal à égal avec les grandes puissances sur le contentieux nucléaire. Sur l’autre rive du golfe Persique le changement est un des plus spectaculaires de l’histoire. Suivant l’exemple du Koweït qui avait lancé sa production de pétrole en profitant de l’embargo britannique contre l’Iran de Mossadegh en 1951, l’Arabie saoudite et les jeunes monarchies ont bénéficié du soutien politique, militaire et économique des pays occidentaux pour valoriser leurs richesses en pétrole et en gaz, profitant des difficultés et de la mise à l’écart de l’Iran soumis aux embargos internationaux. Dubaï, Abu Dhabi, Doha et même Bahreïn, et bien sur les villes d’Arabie, sont devenus en deux décennies des phares mondiaux du commerce, du luxe, de la finance, de l’architecture. Les capitaux des monarchies pétrolières, amies de l’Occident, s’investissent massivement en Europe. Des accords défense donnent à ces micro-Etats le sentiment d’être des partenaires politiques des grandes puissances et achètent des armes sophistiquée en abondance. En trois décennies la géopolitique de la région a donc été totalement transformée. L’Irak ayant été ravagé par l’invasion américaine et l’Egypte s’étant révélée incapable de garder son rang de leader politique et culturel du monde arabe, les monarchies pétrolières et la République islamique d’Iran se trouvent face à face. Le golfe est toujours persique, mais il est désormais dominé et contrôlé par des arabes. Dubaï est devenu le premier carrefour aérien mondial. Malgré sa stabilité politique, sa bourgeoisie moyenne dynamique, ses richesses potentielles et ses 76 millions d’habitants, l’Iran a manqué le train de la mondialisation économique. Aujourd’hui semble venu le temps du retour du balancier. L’Iran a le temps et sait résister, mais les monarchies pétrolières sont très inquiètes de la fin annoncée des « trente glorieuses » et du soutien sans nuance des États-Unis. L’attribution, par George W. Bush, du pouvoir aux chiites en Irak en 2003, puis la main tendue de Barak Obama à l’Iran en 2009 ont été un véritable traumatisme politique en Arabie saoudite, bien plus qu’en Israël, car la crainte d’un « abandon » n’est pas irréaliste. La rivalité entre les deux nouvelles puissances émergentes est désormais au cœur des politiques et crises du Moyen-Orient, tandis que les petits États cherchent à ne pas faire les frais du conflit. En 2015, avec la perspective d’un accord sur le nucléaire iranien, les craintes saoudiennes atteignent leur paroxysme. Le conflit n’est pas économique. L’arme du pétrole est bien sûr utilisée à la marge, mais ce n’est pas une « guerre du pétrole et du gaz », comme dans les années 1960. Il semble en effet exister un consensus, en Iran comme en Arabie, avec les compagnies pétrolières occidentales comme avec les clients Chinois ou Japonais pour sanctuariser ce marché vital pour tous. Malgré les apparences, le conflit actuel n’est pas fondamentalement religieux. Ce champ de bataille est ancien, très ancien sans issue entre l’Iran devenu chiite au XVIe siècle et l’Arabie dont le salafisme wahhabite bénéficie du prestige de la fonction de gardien des Lieux saints de l’islam. Certes, l’opposition sunnite/chiite permet la mobilisation populaire, soustend des conflits armés locaux ou de grands discours idéologiques, mais l’Iran chiite, malgré ses tentatives révolutionnaires et son succès avec le Hezbollah, sait fort bien qu’il n’est pas capable de rivaliser avec les réseaux sunnites salafistes développés depuis trois décennies. L’opposition sunnite/chiite demeure une arme redoutable et efficace, mais elle ne forme pas le cœur du conflit actuel. La rivalité est en effet plus globale, politique, idéologique, sociale, culturelle, voire nationale s’agissant de l’Iran. Il n’y a pas d’ « arc chiite » opposé à un « arc sunnite », mais peut être un axe des républiques (en gestation) de Kaboul à Beyrouth, face à un axe des monarchies. Deux modèles politiques et de société qui s’affrontent. Profitant du « printemps de Damas » qui laissait prévoir la chute imminente du clan Assad, les monarchies pétrolières, avec le soutien des pays occidentaux, ont rapidement mobilisé leurs combattants salafiste djihadistes, non pour soutenir les démocrates, mais pour « couper l’arc chiite », briser l’influence de Téhéran entre Bagdad et Beyrouth, et surtout rétablir un pouvoir « sunnite », pro-saoudien, en Irak. La Syrie, où de multiples rivalités s’affrontent, est donc devenue le premier champ de bataille de la rivalité Iran-Arabie. On sait à quel point cette guerre dépasse largement le territoire syrien martyr. La rivalité entre l’Iran et l’Arabie qui était latente pendant trois décennies, est désormais frontale, entre États « indépendants » depuis que les États-Unis ont décidé de se désengager de la région. C’est une crise complexe, globale, qui génère des formes de violence inédites, à des échelles multiples, et sur des territoires éloignés. Construire une « coexistence pacifique » entre Iran et Arabie semble donc urgent, mais cela passe par un accord sur le nucléaire qui libérerait les dynamiques de l’Iran. Ce dont ne veut pas l’Arabie sauf à obtenir des garanties de sécurité et une immunité politique et idéologique de ses amis européens et américains. Un cercle vicieux ? 

Bernard HOURCADE, conférencier, est Directeur de recherche émérite au CNRS, spécialiste du Monde iranien.

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