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Le journal d'Erasme

Une Communauté atlantique pour mieux refléter les relations entre les Etats-Unis et l'Europe, par Malcolm Rifkind

19 Décembre 2012, 22:09pm

Publié par ERASME

L'OTAN est depuis bien longtemps la principale manifestation du lien transatlantique. En cette période de l'après-Guerre froide, ces relations, qui demeurent vitales face à un nombre croissant de défis nouveaux, demandent à s'exprimer dans un cadre élargi, susceptible de mieux refléter tout l'éventail des aspirations et des intérêts communs. Le débat devrait donc s'engager sur la mise en place d'une Communauté atlantique.

Depuis cinquante ans, du fait de la Seconde Guerre mondiale, puis de la guerre froide, les relations entre l'Europe et l'Amérique se sont avant tout exprimées au travers des institutions communes de défense et de sécurité. Avec l'OTAN, l'Europe et l'Amérique du nord ont forgé une alliance sans précédent historique et qui a plus que répondu à toutes les aspirations les plus ambitieuses de ses fondateurs.

L'OTAN demeure essentielle à la défense et à la sécurité des pays situés sur les deux rives de l'Atlantique. Elle est l'irremplaçable garant de notre sécurité mutuelle, un gage de stabilité politique et militaire sans pareil pour l'Europe de l'ouest et, désormais, pour les nouvelles démocraties d'Europe centrale et orientale également. Et elle constitue une source d'expérience et de moyens militaires uniques dans la perspective des rôles que pourraient vouloir assumer ses Etats membres en matière de maintien ou de rétablissement de la paix.
Mais l'OTAN n'est, en soi, qu'une expression partielle de la solidarité atlantique puisque, notamment dans le monde de l'après-Guerre froide, la défense et la sécurité ne sont plus qu'une des facettes de nos intérêts mutuels et non l'aspect déterminant, comme au temps de la confrontation avec une Union soviétique agressive et un Pacte de Varsovie monolithique.

Aujourd'hui, nos intérêts communs sont mis en péril par de nouvelles difficultés. Les menaces réelles et potentielles qui pèsent sur la sécurité de l'Europe se conjuguent à celles, grandissantes, à l'encontre des valeurs, des échanges, de la prospérité économique et, peut-être, des convictions politiques de l'Europe et de l'Amérique du Nord. Alors que les valeurs et institutions politiques occidentales n'ont peut-être jamais autant prévalu, on voit déjà poindre les problèmes politiques, culturels et économiques qu'il nous faudra affronter dans les années à venir.

Dans plusieurs pays musulmans, l'extrémisme islamique militant s'est enraciné et pourrait devenir une importante source d'instabilité sur le littoral nord-africain, non loin du cœur même de l'Europe. Les pays d'Extrême-Orient affichent des taux de développement et une expansion économique qui dépassent ceux de l'Europe et pourraient bien rattraper ceux des Etats-Unis. Le géant endormi qu'est la Chine s'éveille assurément, et si Hong-Kong, Singapour et Taiwan sont des manifestations du potentiel économique du peuple chinois, il ne fait aucun doute que lorsque ce grand pays sera libéré de son dogmatisme, nous ne tarderons pas à assister à un bouleversement économique de ce côté. La résurgence du nationalisme au sein de certaines fractions de la population de Russie, d'Europe orientale et d'ailleurs signifie que nous ne pouvons nous permettre de penser que la prééminence permanente de la démocratie libérale va de soi. Et le terrorisme, la corruption, la drogue et la criminalité internationale continuent de menacer sérieusement la stabilité politique et le progrès social.

Or sur chacun de ces points, les intérêts de l'Europe et de l'Amérique du Nord se rejoignent. Ceux qui prétendent que la fin de la Guerre froide entraînera une scission entre les Etats-Unis et l'Europe n'entendent rien à l'histoire.

Par deux fois, au cours de ce siècle, l'Amérique a envoyé ses jeunes se battre en Europe, et bien souvent y mourir, au nom de la liberté de ce continent. Et il est bon de rappeler que le communisme ou l'Union soviétique n'étaient l'ennemi dans aucune de ces deux circonstances. La disparition de l'un comme de l'autre ne sera pas à l'origine d'une perte de l'intérêt et de l'engagement communs, puisque ceux-ci étaient antérieurs à la Guerre froide et lui survivront. Les Etats-Unis continuent d'avoir besoin de l'Europe autant que l'Europe a besoin des Etats-Unis.

Mais, je le répète, la défense et la sécurité ne constituent pas, à elles seules, une expression suffisante de la longue amitié entre l'Europe et l'Amérique du Nord. Il faut un nouveau symbolisme et un nouveau cadre, qui seraient l'émanation de nos intérêts communs et permettrait à ceux-ci de s'exprimer.

Les quatre piliers d'une destinée commune

Ce qui est nécessaire, c'est une Communauté atlantique, une communauté reposant sur les quatre piliers de notre destinée commune, et non sur l'OTAN seulement. Le premier de ces piliers est notre attachement commun à l'Etat de droit et à la démocratie parlementaire. Le deuxième est le capitalisme libéral et le libre-échange, qui ont apporté à nos peuples une prospérité sans précédent. Le troisième est l'héritage culturel de tous les Européens, qui nous a été légué par l'histoire de l'antiquité grecque et romaine jusqu'à à la Renaissance et inclut jusqu'aux valeurs, aux croyances et à la civilisation communes de notre siècle. Enfin, le quatrième pilier doit être la défense et la sécurité telles qu'elles sont représentées par l'Alliance atlantique.

Une telle Communauté atlantique ne suppose ni réduction de la souveraineté ni perte d'indépendance. Tout comme le Conseil de l'Europe après la guerre ou les Nations unies elles-mêmes, elle devrait être un moyen d'exprimer nos aspirations et nos intérêts communs. Sa structure, ses symboles et son objet devraient faciliter la coopération, la consultation et la coordination étroites qui sont indispensables pour protéger ces intérêts et éclairer nos peuples respectifs sur leur destinée commune.

Chaque pays a une contribution particulière à apporter. Ainsi, la présence du Canada, avec son double héritage français et anglais unique au monde, confère une richesse accrue à la relation atlantique. Le Royaume-Uni, de par sa position géographique, sa langue et ses relations historiques avec les Etats-Unis, joue un rôle essentiel en veillant à ce que l'océan Atlantique relie nos deux continents plutôt qu'il ne les sépare. L'Espagne, l'Italie et le Portugal ont tous trois d'importants liens historiques et culturels avec l'autre rive de l'Atlantique. Et la Turquie, qui occupe une situation unique à la croisée des chemins de l'Europe et de l'Asie, a une mission spéciale à remplir.

Bien des peuples d'Europe et d'Amérique du Nord ont déjà, instinctivement, le sentiment de leur destinée commune, surtout dans leur façon d'envisager leurs relations internationales.

Il n'y a rien de surprenant à ce que les nouvelles démocraties d'Europe centrale et orientale aient désormais hâte d'entrer dans la famille des nations occidentales. Mais leurs besoins, en matière de sécurité, vont plus loin que tout arrangement purement militaire. Le Partenariat pour la paix doit élargir la vision des Etats qui aspirent à devenir membres de l'OTAN: ils ne doivent plus réduire leur idée de la sécurité à leur relation bilatérale avec la Russie. Nous devrions encourager un approfondissement et un mûrissement des valeurs proatlantiques en Europe centrale et orientale afin que ces pays participent pleinement, le moment venu, à une telle Communauté atlantique.
Chacun des quatre piliers mentionnés offre des perspectives d'approfondissement du rapport existant entre les Etats atlantistes et ceux qui désirent les rejoindre.

La démocratie parlementaire et l'Etat de droit

Le pilier le plus fondamental est celui de l'Etat de droit et de la démocratie parlementaire. Il s'agit là de conditions essentielles à la Communauté atlantique. En effet, c'est d'elles que découlent la liberté des individus de se réaliser, les concessions mutuelles au sein de la démocratie, où différentes idées peuvent se disputer le soutien du public, l'alternance pacifique du pouvoir entre les différents partis, et la tolérance du compromis et de la diversité. Elles sont le fondament de nos sociétés.

Mais l'Etat de droit et la responsabilité face à la sanction démocratique ne se perpétuent pas d'eux-mêmes. Tous les pays atlantistes sont confrontés à ce même défi qui consiste à maintenir leurs systèmes de gouvernement ouverts, à l'abri de la corruption, responsables et efficaces. Certains de nos pays connaissent des problèmes qui tiennent davantage de la perception que de la situation réelle, tandis que d'autres traversent une véritable crise de confiance en leur démocratie. Ainsi que l'a dit Winston Churchill, la démocratie est la pire forme de gouvernement, à l'exception de toutes les autres. Pour que nos systèmes de gouvernement continuent de fonctionner de façon efficace et équitable, nous devons rester constamment vigilants.

Les problèmes politiques auxquels sont confrontés les pays de la Communauté atlantique sont si semblables qu'il paraît fondé pour ceux-ci de partager leur expérience et leurs idées politiques. C'est ce qui se fait déjà au travers d1 institutions comme la Westminster Foundation et, en Allemagne, la Fondation Konrad Adenauer, des démocrates-chrétiens, et la Fondation Friedrich Ebert, des sociaux-démocrates. En Europe occidentale, des partis politiques en place ont déjà instauré des liens avec de nouveaux partis d'Europe centrale et orientale qui ont la même philosophie générale. La Communauté atlantique pourrait constituer un nouveau forum où les hommes politiques de toutes les tendances philosophiques - mais qui partagent cet engagement fondamental envers la démocratie parlementaire et l'Etat de droit - pourraient se rencontrer et arriver à une compréhension commune par-delà les frontières nationales. Il est indispensable que nos hommes politiques portent leur regard vers l'extérieur et aient une vision internationaliste plutôt qu'une perspective et une expérience étroitement nationalistes.

Nous sommes tous en butte à des problèmes concrets similaires: une criminalité croissante, l'inexorable tendance à la hausse des dépenses publiques, la lutte contre l'inflation et le chômage. Peut-être l'échange normal des diplomates devrait-il être renforcé par celui de fonctionnaires entre les administrations nationales. Nous avons tous à apprendre les uns des autres. Puisque les fonctionnaires de l'ensemble de la Communauté atlantique gèrent rien moins que 30 à 50 pour cent des dépenses de leurs pays, il serait normal d'en attendre une importante contribution à la résolution des problèmes qui se posent en la matière. Un tel échange de fonctionnaires permettrait aussi de constituer, entre administrations, un réseau de relations de confiance et de communications informelles qui aiderait à cimenter notre communauté de nations. Mieux nous connaîtrons les diverses approches pour résoudre les problèmes, et plus nous serons à même, collectivement, de gérer des difficultés généralement semblables. De même, il faut que des échanges entre étudiants, industriels et d'autres encore aient lieu entre les deux rives de l'Atlantique, tout comme cela se fait couramment au sein de l'Europe depuis quarante ans.

Le libre-échange

Sur le plan économique, les pays de la Communauté atlantique sont confrontés au problème de la protection et de la consolidation de leurs économies à hauts salaires. Il nous faut décider si nous devons nous protéger des "tigres" économiques de l'Asie du Sud-Est, de la croissance économique rapide de la Chine et de l'Inde et des autres économies à plus bas salaires de la planète, ou si nous devons chercher à nouer des liens avec les pays concernés. Je suis convaincu que les Etats de la Communauté atlantique ont des intérêts communs lorsqu'il faut défendre la cause du libre-échange et veiller à ce que nous puissions poursuivre le processus du GATT lorsque le bien commun en dépend. C'est là un débat essentiel pour nous tous: protectionnisme ou libre-échange. Je suis persuadé que, dans l'intérêt de notre modèle capitaliste libéral, nous devons résister aux appels des sirènes protectionnistes, mais il s'agit là d'une question économique que tous les pays de la Communauté atlantique pourraient aborder plus efficacement ensemble.

Le libre-échange est fondamental pour la Grande-Bretagne, qui exporte l'équivalent d'un quart de son produit intérieur brut, soit plus que tout autre grande nation, mais le capitalisme libéral et le libre-échange sont aussi un élément essentiel des relations extérieures de tous les autres pays de la Communauté atlantique. Ils renforcent le sentiment d'ouverture et de confiance réciproque en œuvrant ensemble au bien commun.

Cependant, une économie dynamique, basée sur la libre circulation de la main-d'œuvre, du capital et des biens, signifie également changement. Or le changement est une menace pour les individus et les communautés, et le rôle des dirigeants politiques s'étend nécessairement aux changements requis, dont les conséquences négatives doivent être limitées. Le plus grand intérêt de l'Amérique du Nord et de l'Europe réside dans l'ouverture économique, la confiance dans le libre-échange et l'opposition à l'autarcie comme solution aux problèmes économiques. Nos liens politiques et pratiques peuvent aider les pays de la Communauté atlantique à se renforcer les uns les autres pour affronter ces défis.

Des valeurs culturelles partagées

C'est peut-être le troisième pilier, celui de la culture commune, qui sera le plus important domaine d'enrichissement de l'expérience que nous partageons. Tout comme notre démocratie ne craint pas le contact avec d'autres phi-losophies politiques, notre héritage culturel est lui aussi ouvert. L'Amérique du Nord et l'Europe ont accumulé, les unes par-dessus les autres, des influences aussi diverses que multiples. Pour chaque pays, l'influence de la Grèce antique, de l'Italie, de la France, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis sera différente. Les membres de la Communauté atlantique ont confiance en leur héritage culturel. Nos échanges dans les domaines des idées, de la peinture, du théâtre, du cinéma et de la télévision nous unissent.

Il ne fait aucun doute que nos enfants sont bien plus conscients de l'existence d'autres cultures dans le monde que nous ne l'avons jamais été. A âge égal, ils auront voyagé beaucoup plus et auront visité bien plus de régions du monde que nous. En tant que groupe, ils tendent à être plus larges d'esprit et à être très attachés à l'ouverture et à la compréhension mutuelle. Ce sont cette tolérance à l'égard de cultures différentes et ce respect de la diversité individuelle et collective que la Communauté atlantique se doit absolument d'encourager et de soutenir. Si nous échouons et laissons l'ethnocentrisme et le nationalisme devenir les thèmes politiques et culturels dominants dans nos pays, nous risquons de voir se reproduire, ailleurs en Europe, des dizaines de tragédies comme celle de Bosnie. Or dans une telle éventualité, les jeunes sont ceux qui ont le plus à perdre, parce que leur génération est celle qui s'entre-déchirera si les hommes politiques d'aujourd'hui ne répondent pas aux aspirations de leurs citoyens par des moyens pacifiques et par la coopération.

La défence et la séurité

Voilà qui m'amène au quatrième pilier, la sécurité. C'est celui qui, au départ, a rapproché les pays de l'Alliance. Nous pouvons la négliger à nos risques et périls mais fort heureusement, en dépit des tensions provoquées par le changement politique stratégique depuis la fin de la Guerre froide, les pays membres de l'OTAN y sont plus attentifs que jamais. Mais si la relation sécuritaire demeure forte, elle pourrait néanmoins être renforcée par une multiplication des échanges entre éléments de nos forces armées et par la présence plus nombreuse, dans tous nos établissements de préparation militaire, d'étudiants étrangers, provenant d'autres pays de la communauté atlantique.

L'OTAN est l'institution à laquelle est ancrée la sécurité de l'Europe occidentale depuis cinquante ans. Les relations qui existent en son sein, notamment telles qu'elles s'expriment à l'intérieur de la structure militaire intégrée, lui permettront de conserver ce rôle. En outre, son expansion au travers du Partenariat pour la paix signifie qu'elle devra aussi assumer la tâche essentielle qui consiste à apporter la même sécurité et la même stabilité à l'Europe centrale et orientale et, avec elles, les valeurs atlantistes auxquelles nos peuples sont si attachés.

Au fil du temps, ces quatre piliers qui soutiennent ce que j'ai appelé la Communauté atlantique pourraient établir des structures officielles, mais au stade actuel, il faut surtout engager un débat franc et ouvert sur la relation atlantique, les possibilités de la renforcer et les moyens qui pourraient lui permettre de couvrir tout l'éventail des intérêts et aspirations que nous avons en commun.

L'Union européenne a rendu impensable la guerre en Europe occidentale, et l'OTAN a empêché la guerre contre l'Europe occidentale. La disparition de la menace militaire et idéologique soviétique ne sonne cependant pas pour autant le glas des liens entre les deux rives de l'Atlantique. Notre partenariat est fondé sur des valeurs culturelles communes, sur une même histoire et sur des aspirations semblables en ce qui concerne l'avenir.

Une Communauté atlantique permettrait d'éviter que l'Union européenne et les Etats-Unis ne se referment sur eux-mêmes. L'Union européenne, l'OTAN, les Etats-Unis et le Canada sont chacun les produits de longs siècles de progrès et de civilisation en Europe. Une Communauté atlantique serait une initiative historique et appropriée à la veille d'un nouveau siècle et du troisième millénaire.

Malcolm Rifkind est Ministre de la défense du Royaume-Uni

Source : http://www.nato.int/docu/revue/1995/9502-03.htm

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