De la sécurité durable au Maghreb : un autre regard ! - seconde partie

Publié le par Patrice Cardot

Publié une première fois en octobre 2010 avant que les peuples arabes se soulèvent pour leur liberté et leur dignité et remettre la démocratie au coeur du projet politique de leurs pays, et alors que la Communauté internationale ne parvient pas à mettre un terme aux massacres perpétrés en Syrie et qu'en Egypte comme en Lybie, la sitution intérieure se dégrade à nouveau, il m'a semblé utile de revenir sur cet article sans en modifier le contenu.

J'ai décidé de n'en modifier ici aucun élément afin que le lecteur perçoive à quel point il est incroyable que l'on puisse s'étonner, ici ou là, de cette émergence de révoltes qui confinent à la révolution, une révolution dont nombre d'européens pensaient - à tort - qu'elle était impossible en Terre d'Islam !

Pour la première partie de cet article, voir : http://regards-citoyens-europe.over-blog.com/2014/07/de-la-securite-durable-au-maghreb-un-autre-regard-premiere-partie.html

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Mes premiers commentaires sur le rapport de l'Institut Thomas Moore

Je saluerai tout d'abord le caractère novateur de cette analyse qui appelle à une refondation en profondeur de l'approche de la sécurité au Maghreb qui permettent d'appréhender la globalité des facteurs qui plongent cette sous-région commune de l'Afrique et de l'Euroméditerranée dans une insécurité profonde aux ressorts et déterminants aussi complexes qu'imbriqués pour y répondre de manière effective, efficiente, efficace, et durable.

Pour autant, j'observe que cette analyse pêche par le caractère extrêmement restrictif des facteurs en jeu !

En effet, rien n'est dit de la vulnérabilité des 5 Pays concernés face aux risques globaux tels qu'ils ont pu être identifiés dans des enceintes internationales compétentes (cf. par exemple, les 36 risques globaux identifiés dans les rapports globalrisks2010 globalrisks2010 ainsi que global-risks-2011 global-risks-2011 ) alors même que parmi les processus de réforme qui y sont engagés, certains favorisent l'apparition de conditions extrêmement propices à leur occurrence dans la zone.

Il en va ainsi notamment des réformes qui visent à libéraliser les mouvements de personnes, de biens, de services et de capitaux. Si ces nations profitent souvent des placements étrangers, les entrées massives de capitaux compliquent la gestion macroéconomique. Elles font monter le cours de la devise, renforçant les importations au détriment des exportations et encouragent l'expansion du crédit, l'inflation, les bulles spéculatives et un amoncellement de débiteurs insolvables (ce phénomène a été à l'origine d'une série de crises : le Mexique en 1994, l'Asie en 1997, la Russie en 1998, le Brésil en 1997 et l'Argentine en 2002).

Les gouvernements du monde en développement ont donc tout intérêt à se préparer au moment où les "maîtres de l'argent" changeront d'avis. Ce qui signifie qu'ils doivent s'astreindre à une politique budgétaire rigoureuse. Ils feraient bien aussi de surveiller de près leurs propres banques et peut-être d'envisager de ralentir les flux de capitaux en les contrôlant. C'est ce que le Chili a très bien su faire dans les années 1990. Le FMI lui-même, depuis longtemps ennemi de tout obstacle à la circulation de l'argent, admet que ce contrôle doit faire partie de l'arsenal des gouvernements.

Cette libéralisation facilite l'entrée de capitaux d'origine douteuse autant que celle d'individus, de groupes d'influence et de réseaux dont les activités d'investissement servent de couverture à des activités criminelles (trafic d'armes, d'organes, ...), en même temps qu'elles participent à réduire la superficie des zones cultivables privant ainsi les populations locales de ressources agraires si importantes à leur accès à moindre coût aux biens alimentaires de première nécessité.

Il en va également ainsi de certaines réformes structurelles qui débouchent par exemple sur la priorisation de thèmes comme la sécurité et la défense lors de l'élaboration des lois de finances au lieu de l'éducation et des affaires sanitaires et sociales, ou la réévaluation continue des monnaies domestiques vis-à-vis de l'euro, créant ainsi les conditions de profondes crises économiques, sociales et politiques.

Il en va enfin également ainsi de la mutiplication des politiques d'incitation à la consommation des ménages tant sur le plan culturel (audiovisuel, filmographie à visées idéologiques et/ou commerciales) et technologique (électronique, télécommunication TV, etc.) que sur un plan plus général (multiplication des grandes surfaces de distribution, microcrédits ....) qui provoquent autant de désirs nouveaux que de frustrations d'autant plus violentes que les revenus moyens restent désespérément faibles, pour ne pas dire insignifiants, alors que les fortunes des plus aisés s'accroissent dans des proportions déraisonnables.

L'occulation des impacts multiples sur les perceptions nationales à la fois du non réglement persistant du conflit israélo- palestinien, de la situation catastrophique générée en Irak par l'intervention anglo-américaine, de la menace d'intervention militaire occidentale en Iran et de la poursuite de la guerre en Aghanistan au prix d'une extension du conflit au Pakistan participent à annihiler les bénéfices d'une analyse géopolitique qui s'avère alors approximative. Sans oublier les impacts considérables de la disparition sur l'échiquier géostratégique du "système Khadafi" (cf. L'après-Gaddhafi au Sahara-Sahel ).

Par ailleurs, comment ignorer dans une telle analyse que les "occidentaux" exportent parfois dans ces pays des moeurs, des pratiques, des comportements qui ne peuvent laisser silencieux des populations animées par d'autres règles et d'autres principes (cf. à cet égard "Pour les djihadistes salafistes, Marrakech est symbole de débauche", par Lhoussain Azergui (Le Monde.fr) ). Car de telles "importations" parfois aux relans nauséabonds (tourisme sexuel, non respect par les entreprises européennes implantées dans ces pays de certains codes sociaux et culturels en vigueur, etc.)  ne sont pas insupportables qu'aux seuls djihadistes salafistes !!

L'Union européenne aurait tout à gagner à ne pas se satisfaire d'une analyse aussi parcellaire de la situation en proposant à ces 5 pays de les accompagner dans la définition et la mise en oeuvre de réponses collectives appropriées aux défis régionaux et globaux ! Et à éviter d'exporter dans cette sous-région les ingrédients des vices si traumatisants de son économie - de moins en moins - sociale de marché, et de son modèle de dérégulation économique et financière.

Or, pour Yvan Martin, le document qui présente la stratégie UE 2020 laisse cette sous-région orpheline de tout espoir de coopération sur des bases réellement conformes aux défis qu'elle aura à affronter (cf. Stratégie Europe 2020 : qu’en est-il de la Méditerranée ? - nouvelle édition - ainsi que Les promesses du codéveloppement ) !

Quant au respect des engagements pris par les Etats européens en matière d'aide au développement et plus globalement, à l'égard des objectifs du millénaire, la situation n'est guère plus brillante (cf. Aide au développement et objectifs du millénaire pour le développement : la Commission appelle les États membres à redresser la barre pour intensifier et améliorer l'aide). A cet égard, la proposition émise par Israël contre la désertification en cours  - qui semble déterminée à prendre la tête de la croisade en la matière - revêt une portée symbolique extrêmement puissante à un moment de son histoire où tout semble encore possible quant à sa plus forte intégration dans l'espace régional ; aussi doit-elle être considérée avec bienveillance et pragmatisme (cf. Israël veut aider l'Afrique à faire fleurir le désert).

Pour Pierre Hassner, face aux incertitudes stratégiques, l'heure n'est plus aux ambiguités politiques qui rendent illisibles et imprévisibles les intentions des Etats européens à l'égard du monde musulman, qu'il soit ou non arabe (cf. Incertitudes stratégiques et ambiguïtés politiques, par Pierre Hassner (Revue Défense nationale)).

L'Union européenne aurait tout à gagner à établir un Livre blanc pour sa politique étrangère et à réhausser le niveau d'ambition de sa Stratégie de Sécurité afin d'être en réelle capacité de déployer une conception moderne de la sécurité au service du développement (cf. Mettre la sécurité au service du développement en la repensant de manière systémique (nouvelle édition) ; Réviser en profondeur la stratégie européenne de sécurité ! De la nécessité et de l'urgence (1) ; Réviser en profondeur la stratégie européenne de sécurité ! De la nécessité et de l'urgence (2) ainsi que Où en est l'Union européenne face aux défis globaux ? - première partie - et les suivants).

L'Union européenne (cf. Stratégie Europe 2020 : qu’en est-il de la Méditerranée ? - nouvelle édition - ; Paix et sécurité : au cœur de la politique européenne de développement) comme l'Union pour la Méditerranée doivent absolument concourir à apporter dans les 4 bassins de son voisinage, et notamment dans le bassin méditerranéen, un cadre stratégique pour un développement durable, équitable et sécurisé qui offre à tous les Pays les ressorts indispensables pour anticiper et prévenir les chocs et tensions sur les marchés, qu'elles qu'en soient la source ou la portée : sous-régionale, régionale, globale ou systémique ! Comment les pays du pourtour méditerranéen vont-ils supporter les prochaines crises économiques ou financières ? Or de nouvelles bulles se préparent qui ne les épargneront pas, bien au contraire (cf. La prochaine bulle se prépare).

(cf. notamment à cet égard L'Union pour la Méditerranée ouvre-t-elle la voie vers le développement durable ? (document collectif - WWF) UE/EUROMED : Les comités économiques et sociaux mettent l'accent sur le développement durable en Méditerranée et revendiquent un rôle direct ; Deux propositions visant à permettre la valorisation régionale (africaine) des ressources « critiques » du développement durable ... ; La stratégie révisée de l'UE pour le développement durable : un cadre de référence stratégique cohérent pour les activités de l'UpM relatives à ce registre clé ; Rapport sur les progrès du Partenariat euro-méditerranéen, par Erwan Lannon & Iván Martín ; «Le Partenariat euroméditerranéen et l'emploi : Etude comparée (sous la direction d'Iván Martín) ).

L'Union européenne aurait également tout à gagner à entreprendre en son sein des réformes visant à interdire et/ou à prévenir le repositionnement au Maghreb d'activités, d'individus, de réseaux et de pratiques qu'elle ne tolère plus au sein de son propre espace économique et social autant que de son propre espace de liberté, de sécurité et de justice; ne serait-ce que pour que ne se multiplient pas chaque année les incidents, délits et crimes impliquant ses propres ressortissants sur le sol mahgrébin, créant à chaque fois un peu plus de ressentissement au sein des populations autochtones à l'égard des européens (cf. notamment à cet égard Une présence française jugée de plus en plus pesante, par Isabelle Mandraud (Le Monde) ainsi que Grandes écoles : les jeunes diplômés étrangers interdits de travail, par Clarisse Jay (La Tribune) ). Se souvient-elle des facteurs qui ont favorisé le succès de la révolution à Cuba, en 1959 ! Tirons en les enseignements qui s'imposent !

L'Union européenne aurait enfin tout à gagner à montrer sa volonté en même temps que sa capacité d'offrir à ses propres citoyens une autre vision de l'Islam que celle qu'elle laisse se propager à la faveur de comportements aussi erratiques que condamnables d'Etats, de groupes constitués ou d'individus (cf. Un autre regard sur le rapport de l'Islam au Christianisme ! ; Mohammed Arkoun et le défi critique de la raison islamique, par Mohammed Chaouki ZINE ainsi que Ne réveillez pas Vichy ! par Soheib Bencheikh) et à accompagner les peuples en quête de reconnaissance identitaire universelle dans leur démarche quasi onirique en vue de se constituer en nation (cf. La nation par les rêves, par Gilles Bernheim (LeMonde.fr) ).

Pour Pascal Lamy, la démocratie a besoin d'une gouvernance mondiale revisitée ; véritable challenge qui appelle des initiatives tant au sein de l'Union européenne elle-même et du Maghreb que de l'Union pour la Méditerrannée, plus globalement (cf. Global Governance is a challenge for democracy (but an EU opportunity), by Pascal Lamy (WTO) ). L'Union européenne fait-elle vraiment  ce que la situation exige à ces différents égards ? Et ses Etats membres, que font-ils, notamment ceux qui sont de plus en plus fréquemment en proie à une stigmatisation des musulmans sur leur territoire, et à une lecture populiste des plus 'fantaisiste' de l'Islam (cf. Le Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés appelle l'UE à ne pas ériger les migrants en boucs émissaires ) ?

Les recommandations contenues dans le rapport de l'Institut Thomas More évoqué plus haut suffisent-elles à ces différents égards ! Je ne le crois pas quand bien même elles s'inscrivent dans une dynamique qui me paraît de bon aloi !  Mais je vous laisse le soin d'en juger par vous-même !

Alors que d'aucuns s'interrogent légitimement sur le devenir de l'offre globale portée par l'Union pour la Méditerranée (cf. L’Union pour la Méditerranée dans l’impasse ? par Pierre Verluise ou encore The Union for Mediterranean fails to provide a new tool box fot the Region, by Francis Ghilès (CIDOB) ) et que de nombreuses tentatives à géométrie variable se développent dans la région (cf. UE/ Méditerranée occidentale : structuration du dialogue '5+5' et coopération concrète entre les pays de la sous-région ) sans pour autant apporter les réponses attendues au bon niveau d'ambition - celui fixé par les populations en attente de réponses adpatées à la situation réelle de leur pays -, il est heureux de constater que de nouvelles initiatives ambitieuses font jour en matière de sécurité méditerranéenne, portées par des Etats motivés, des think tanks mobilisés et compétents ou encore par des organisations rompues aux exercices d'une mobilisation autour des véritables défis.

S'agissant des aspects de la sécurité qui relèveraient plus spécifiquement de la sécurité nationale des Etats du bassin méditerranéen, il est devenu urgent :

 1) d'une part, que les autorités compétentes s'accordent sur ce que recouvre véritablement en terme de défis communs, d'intérêts communs, de fonction stratégiques et de réponses solidaires y compris dans les domaines des capacités et de l'armement, ce concept de 'Sécurité nationale' qui, paradoxalement, n'a pas encore trouvé place dans les Constitutions et Lois fondamentales des Etats qui y recourent aujourd'hui en Europe alors qu'il figure dans le Traité de Lisbonne ; concept que l'on confond trop souvent, ici ou là, avec celui de 'sécurité intérieure' ;

 2) d'autre part, que soient définitivement clarifiées les conceptions respectives de cette notion d' 'approche globale' qui est évoquée de manière trop souvent confuse ici ou là  au point de susciter des craintes quant aux intentions réelles de ses protagonistes dans les différentes enceintes qui traitent de sécurité en Europe, qu'il s'agisse de 'sécurité collective', de 'sécurité coopérative', de 'sécurité commune', 'de sécurité et défense', de 'sécurité européenne', de 'sécurité globale', etc. (voir notamment à cet égard l'article suivant Que doit-on entendre par 'approche globale' de la sécurité en Europe ? - nouvelle édition - ; Des ambiguïtés de la notion de "sécurité globale" et de ses usages ! ainsi que http://www.defnat.com/site_fr/tribune/fs-article.php?ctribune=19),
 3) et, enfin, que se fasse jour au sein de l'Union pour la Méditerranée une très forte volonté politique partagée au plus haut niveau des Etats membres pour clarifier les modalités de sa propre gouvernance en matière de coordination et de coopération sur le registre de la Sécurité nationale.

 

Publié dans Notre Méditerranée

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