De l'économie de l'insécurité et du risque ! (réédition) - Première partie -

Publié le par Patrice Cardot

Depuis 2001, le thème de l'insécurité, nourrit des discours, des postures et des dynamiques qui florissent un peu partout dans le monde ! Y compris sur ce blog ! Qu'elle soit abordée dans sa modalité la plus stratégique, la plus globale (la très grande variété des facteurs déclencheurs supposés ou avérés comme les interrelations possibles des occurrences des risques et menaces qui y sont alors attachés faisant système), qu'elle soit appréhendée dans sa modalité économique, financière, technologique, industrielle, environnementale, régionale ou locale, sociale, sanitaire, alimentaire, sociale, civile ou juridique, l'insécurité prospère d'autant mieux qu'elle emporte avec elle son cortège de revendications en termes de garanties supplémentaires pour s'en prémunir !

Avec l'omniprésence de la technologie numérique dans les différents registres de l'activité des hommes (y compris dans le registre monétaire avec l'émergence des cryptomonnaies), entre les plans de piratage informatique, les logiciels malveillants et les attaques de type rançongiciel, une véritable économie de la cybercriminalité s'est largement développées​​. Quelles qu'en soient l'origine et les motivations réelles .., les hackefs s'organisent comme des entreprises. (Cybercriminalité : les hackers s’organisent comme des entreprises

Quant à son pendant, la protection contre l'insécurité, revers de la même pièce théâtrale macabre où on ne sait plus vraiment comment sont distribués les rôles entre les différents acteurs, tantôt protecteurs, tantôt perturbateurs, tantôt inspirateurs des innovations sources des nouvelles formes d'insécurité numérique (sortes de pompiers-pyromanes ...), cette nouvelle économie de la protection cybernétique et informatique avec ses cortèges de produits antivirus, antimalwares, antipsys, etc. et de protection en tous genres, elle prospère dans des proportions et à un rythme jusque là inconnus en raison de l'omniprésence des technologies numériques dans les activités humaines. Et ce d'autant plus que la production de ces garanties en tous genres est devenue la source inépuisable d'une véritable économie de l'insécurité et du risque génératrice d'une très forte "valeur ajoutée" financière !

La difficulté pour les stratèges et acteurs de cette dynamique est de transformer les risques en opportunités (From Risk to Opportunity : Building a Response to the New reality (Outlook on the Global Agenda 2011)

Outre le marché florissant des technologies de sécurité et de défense qui inondent les différents segments de la vie quotidienne des individus, des entreprises, des Etats et des Nations, les organismes d'assurance et de réassurance prospèrent d'autant mieux que la législation et la réglementation, en générant souvent plus d''insécurité juridique, plus d'incertitude technique, plus d'aléa économique, poussent de facto à chercher à couvrir les nouveaux risques qui en découlent, alimentant ainsi un cercle vicieux dont il semble impossible de sortir !

Les CDS, qui sont à l'origine des contrats d'assurances achetés par les détenteurs d'obligations d'un Etat pour se prémunir contre un défaut de paiement de celui-ci, sont devenus un outil de spéculation sur la dette des Etats qui, selon l'Union européenne, fait grimper les coûts d'emprunts des pays concernés. C'est pourquoi elle a décidé d'interdire dès novembre 2012 la vente de CDS "à nu", c'est-à-dire par des investisseurs qui ne détiendront pas, aussi, les obligations protégées par ces contrats. Avec pour conséquence, selon les banquiers, de restreindre la liquidité des marchés. (cf. à leur égard Les 'Credit Default Swaps' (CDS) ainsi que Crise des CDS (Dossier Wikinews) ainsi que La réglementation européenne à l'égard des risques attachés à la spéculation financière ! )

Et que penser de l'explosion du marché des cryptomonnaies sinon qu'elle annonce une nouvelle ère de bulles financières particulièrement difficiles à anticiper, à prévenir et à maîtriser en raison du manque de clarté et d’encadrement autour de ces pratiques émergentes ! (cf. à cet égard La multiplication chaotique des bitcoins et autres fintechs ainsi que des banques éthiques sont en train de générer des sources d'instabilité financière et monétaire qui mériteraient davantage d'attention de la part des gouvernants comme des gouvernés !)

En cette période d'intensification de la financiarisation de l'économie et de recherche de niches de croissance, ajouter de l'insécurité à l'instabilité favorise indubitablement la surenchère assurantielle, et, partant, le profit financier des organismes et institutions en charge de produire ces garanties, ou de conseiller ceux qui les recherchent !

Outre les primes d'assurance et de réassurance, s'il y a un secteur d'activités qui prospère aujourd'hui, c'est bien celui du conseil en tous genres ! Comme il est bon, comme il est doux de percevoir ces honoraires juteux qui sont quotidiennement versés à des cabinets de conseil ou à des cabinets d'avocats .. d'affaires !

Et puis a éclaté au grand jour les scandales attachés aux grandes manoeuvres crapuleuses d'un réseau de banques impliquées dans ce qui est désormais devenue "le scandale du Libor" (cf. Libor : "Il y avait forcément collusion des banques" (Le Monde) ) ! Là encore, la politique de l'autruche pratiquée à la fois par les gouvernements de tutelle et les autorités de régulation a participé à alimenter une insécurité structurelle qui a nourri un nombre incalculable d'acteurs impliqués directement ou indirectement dans ce scandale ! 

Au-delà des dénonciations publiques de ces manipulations criminelles (cf. notamment les dénonciations de Viviane Reding et de Michel Barnier), les mesures prises pour remédier à cette organisation criminelle de l'activité interbancaire (cf. en particulier Londres : le gendarme des marchés veut une réforme du Libor (Le Monde)) semblaient bien illusoires par rapport aux menaces que faisaient peser alors des acteurs qui ne craignaient rien de la puissance publique ; une puissance publique qui renonce toujours à élaborer les 'parefeux' indispensables pour rétablir la confiance dans l'intégrité des marchés financiers, et garantir la sécurité des transactions  qui en rythment les cours.

Bien d'autres dossiers scabreux existent qui pourraient faire l'objet de développements substantiels ici même, tels que, par exemple :

 - l'implication de Goldman Sachs à la fois dans le processus d'évaluation des performances de la Grèce qui a favorisé l'entrée de ce pays dans la troisième phase de l'UEM (adoption de l'euro comme monnaie unique) et dans le processus de traitement de le crise de sa dette souveraine, raflant au passage quelques centaines de millions d'euros .... (cf. Un jackpot de 600 millions pour Goldman Sachs (Le Monde)),

 - l'aveuglement des autorités fiscales devant les opérations de contournement menées au vu et au su de tout le monde par la plupart des agents économiques de dimension internationale (cf. OCDE : la lutte contre la fraude et l'évasion fiscale ; 'Les paradis fiscaux : entre évasion fiscale, contournement des règles et inégalités mondiales' (L'Economie politique - n°42 - Avril 2009) ; Une Facta européenne présenterait un atout considérable, permettant à l'Europe de peser avec les Etats-Unis, au sein du G20, afin d'en finir avec les paradis fiscaux, par Marielle de Sarnez ; L'enjeu des politiques de prix de transfert ... et ceux de leurs contournements - nouvelle édition - ; Le pilotage national du contrôle fiscal (Rapport public annuel 2012 – février 2012 - Cour des Comptes) ainsi que Le rôle de Tracfin en matière de lutte contre la fraude fiscale, par Patrick Michaud (etudes-fiscales-internationales.com)),

 - l'immunité financière dont font l'objet les responsables de ces agents économiques crapuleux (cf. à cet égard notamment Amnistie financière, par Paul Jorionhttp://www.franceculture.fr/politique/jose-manuel-barroso-goldman-sachs-le-recrutement-de-trop ou encore Trop puissante pour être punie ? L'inquiétante difficulté des démocraties à contrôler l'industrie de la finance (Atlantico.fr))

 - l'implication de grandes banques anglosaxones dans des transactions financières suspectées de participer au financement du terrorisme ou du blanchiment, 

 - la pratique systématique de recours à la garantie publique par le système bancaire (cf. Les banques européennes et le jackpot des garanties d’Etat, par Marie Charrel (Le Monde)) ; le drame des subprimes et de son cortège d'opérations financières scabreuses (titrisation, recours à des hedges funds pour mener les opérations de spéculation financière sur les produits les plus risqués, notations plus que douteuses des agences financières des dits produits toxiques et officines qui ne le sont pas nécessairement moins, etc.) suffit à illustrer le caractère systémique de cette nécessité de se couvrir contre les risques qu'on a tranquillement laissé se générer, quand on ne les a pas volontairement suscités ...,

 - les groupes miniers et pétroliers souvent accusés d'entretenir corruption et opacité financière dans les pays les plus pauvres mais riches en ressources naturelles et démocratiquement faibles,

les spéculations opérées en bourse sur les produits développés autour des enjeux économiques et financiers liés aux catastrophes écologiques (cfCatastrophes climatiques cotées en Bourse - Quand la finance se branche sur la natureou encore  La nature, nouvel eldorado marchand),

 - ou encore l'absence de volonté de corriger les défaillances technologiques du système international de transaction financière alors même que toutes les autorités de régulation des marchés financiers ont pu observer quasiment en temps réel les désordres systémiques à l'oeuvre au pire moment de la crise financière en raison de la performance technologique des acteurs et de leurs transactions chaotiques (cf. Du rôle de la technologie dans le dysfonctionnement des marchés financiers et des organisations humaines ; Trading à haute fréquence : « La panacée ? Taxer les opérations annulées »ainsi que La très étrange absence de la question technologique dans les agendas multilatéraux consacrés à la régulation financière internationale). 

Pourquoi le lobby financier tenta-t-il de freiner au Congrès toute velléité d'imposer une traçabilité des transactions électroniques sinon pour éviter que soit révélée au grand jour la nature de ses opérations criminelles en complément de ses opérations spéulatives qui fructifient à la faveur d'une économie "casino" où il est bien plus intéressant de "jouer" avec les produits dérivés les plus improbables que d'investir dans l'économie réelle ?     

Pourquoi Mario Draghi, l'actuel président de la Banque centrale européenne, n'a-t-il pas anticipé les différents chocs financiers qui s'annonçaient lorsqu'il présidait (de 2006 à 2011) le Financial Stability Forum - devenu en 2009 le Financial Stability Forum (établis auprès de la BRI - Bâle) créé en 1999 (cf. Financial Stability Board - FSB - / Conseil de stabilité financière - CSF - ) ?

Pourquoi les acteurs politiques économiques et financiers occidentaux font-ils aussi outrancièrement appel aux agences de notation anglosaxones pour caler leurs stratégies ? Le numéro d'octobre 2011 de L'Actuariel, le magazine professionnel de l'actuariat offre une très instructive interview de Guan Jianzhong, le PDG de l'agence de notation chinoise Dagong - et conseiller de l'Etat chinois. Que dit M. Guan ? Que les trois grandes agences de notation occidentales pratiquent le "deux poids et deux mesures" pour "protéger les intérêts des Etats-Unis", dont "la capacité à rembourser la dette est pourtant devenue très, très faible". Et il trouve anormale "une situation où les pays endettés dominent le système de notation et fournissent des informations qui leur sont favorables, entraînant ainsi l'effondrement du rapport créancier-débiteur". Comment ne pas souscrire à une telle interpellation ?  

Et que doit-on penser des perturbations considérables occasionnées par l'incapacité politique et structurelle de gérer la crise de la dette de la zone euro sur le commerce international ? 

Que doit-on également penser de cette économie de l'aide publique au développement systématiquement qui, parce qu'elle est systématiquement dévoyée au profit d'intérêts particuliers de réseaux internationaux du crime organisé qui mêlent personnalités politiques, personnalités du monde économique, personnalités du monde de la sécurité, participe à alimenter une insécurité et une instabilité structurelles entretenues au grand dam des populations 'officiellement' bénéficiaires (cf. Combattre la corruption et améliorer la gouvernance financière : les institutions financières internationales et le renforcement du contrôle budgétaire dans les pays ..., par Carlos Santiso ; UE et corruption : les preuves - Illustré de deux cartes et deux graphiques, par Charlotte Bezamat-Mantes (Diploweb.com) ainsi que La dimension financière des vulnérabilités de la France, par Mario Faure - première partie - et La dimension financière des vulnérabilités de la France, par Mario Faure - seconde partie - ) ?

Enfin, que doit-on penser, s'agissant plus particulièrement de la France, de l'abandon de la lutte contre la grande délinquance financière voulue, décidée et organisée au cours des dernières années par un Etat qui s'est montré particulièrement indifférent aux préoccupations éthiques et morales de la nation (cf. Agir contre la corruption : l'appel des juges contre la délinquance financière (Le Monde) ; 'Les paradis fiscaux : entre évasion fiscale, contournement des règles et inégalités mondiales' (L'Economie politique - n°42 - Avril 2009) ; L'UE tance la France sur la lutte contre la corruption - http://www.euractiv.fr/justice/le-premier-rapport-anticorruptio-news-533246ainsi que L'enjeu des politiques de prix de transfert ... et ceux de leurs contournements - nouvelle édition - ) ? 

Pour conclure sur un tel registre, nous nous contenterons de constater que les responsables politiques et technocratiques européens s'interdisent d'aborder cette question de manière franche et sincère, ce qu'illustre l'omission devenue systématique des défis systémiques de nature financière et monétaire dans les Livres blancs ou autres documents stratégiques dédiés à la sécurité (cf. à cet égard, notamment : La refonte du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale doit être l'occasion d'une profonde réforme de la vision des défis stratégiques et pour la sécurité !).

Sans oublier que pendant que le peuple grec, et d'autres peuples européens comme les peuples espagnol et portugais, par exemple, 'tirent la langue', les Etats et les investisseurs privés allemands, américains, anglais et français profitent largement de la persistance de la crise de la dette souveraine ! Les titres de dette souveraine des ces Etats s'arrachent à des taux inimaginables avant et pendant la crise tandis que les investisseurs spéculatifs tirent des rendements usuriers du rachat à des taux indus des titres des Etats en difficulté ! Au point de conduire certain spécialistes de l'économie de s'interroger sur les motivations profondes de cette gestion (cf. notamment à cet égard L’Allemagne profite de la crise de la zone euro: depuis 2008 elle y a gagné 193 milliards d’eurosBCE-FMI-UE : La troïka censée sauver l’Europe de la crise a-t-elle en fait surtout organisé un énorme hold-up des contribuables européens ? par François Lenglet et Olivier Demeulenaere ou encore Irresponsabilité, incompétence, corruption, manipulations, mauvaise gestion... et maintenant, ils voudraient que ce soit VOUS qui payiez ?!? par Simone Wapler )     

Quant au rôle des médias dans le développement de ces crises, de très forts soupçons existent comme le démontre le rapport demandé par les autorités islandaises à cet égard (cf. Médias, le Parlement irlandais accuse). Trouvez-vous normal qu'après autant de sommets de la dernière chance surmédiatisés, de mesures et plans d'actions qui devaient tous permettre d'enrayer la dégradation de la situation, la dette souveraine des Etats membres de l'Union européenne continue de progresser (cf. La dette publique toujours en hausse au sein de l'Union européenne, malgré les efforts de consolidation ) ... tandis que la finance continue de "danser sur un volcan" (cf. La finance continue de danser sur un volcan, par Marc Roche (Le Monde)) ?

Trouvez-vous normal que certains dirigeants de la BCE (institution centrale dont le président Dgraghi a longtemps été étroitement lié à la désormais trop célèbre Banque Goldman Sachs, puissent considérer " que le chômage de masse dans les pays du sud de l'Europe ne représentait pas un problème et était au contraire un moyen de juguler les différentiels d'inflation ? (cf. Quand la BCE admet entre les lignes qu'elle a un plan pour nous sortir de la crise : la déflation et les chômeurs, par Matthieu Mucherie (Atlantico.fr) )

Tout çelà est connu depuis longtemps même si les professionnels de la communication médiatique tronquée cherchent à en minimiser le caractère inadmissible au sein d'une Union européenne censée être fondée sur des valeurs et des principes "universels" ... (cf. par exemple à cet égard Mais pourquoi avait-on voté en 1973 cette loi imposant à l'Etat de passer par les banques privées ou les marchés pour financer sa dette ? par Atlantico ; Retour sur la crise grecque ! ainsi que  A qui profite la crise de la dette européenne ? (Interview de Marc Fiorentino - TF1) )

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Voir la suite :De l'économie de l'insécurité et du risque ! (réédition) - Seconde partie -

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Jacques Sapir 21/11/2015 15:49

Jacques Sapir, Quelle économie pour le XXIe siècle ?, Paris, Editions Odile Jacob, 2005, 496 p. http://russeurope.hypotheses.org/107