La fatigue démocratique, par Jacques Julliard (Editorial de Marianne)

Publié le par ERASME

Il y avait dans le monde, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, 12 démocraties dignes de ce nom. On en compte aujourd'hui 90 : c'est un triomphe sans précédent.

Mais qu'appelle-t-on démocratie ? Un régime reposant sur la règle majoritaire, garantie par des éléections libres et pluralistes : de mieux en mieux.

Alors, après cela, comment expliquer que, partout dans sur la planète, la confiance dans les institutions démocratiques soit en train de s'affondrer ? Que seulement 33% des Européens affirment leur confiance dans l'Union (contre 50% encore en 2004) ?

Institutions trop démocratiques, dit-on.

Oui, mpais quand il s'agit des parlements nationaux, cette confiance tombe à 28%. Alors ?

Et lorsque l'on demande aux Français de classer les professions par ordre de préférence, celle de député arrive régulièrement en dernière position, derrière celle de banquier et d'agent immobilier. Ajoutons que 89% sont hostiles aux partis.

Pourquoi ce mépris pour la profession politique alors que jamais la passion pour la politique n'a été aussi grande ?

La réponse est dans la question : parce que les Français ne considèrent pas que la politique doive être une profession ; ils pensent, à juste titre, que c'est une fonction.

C'est pourquoi ils sont massivement contre le cumul des mandats.

Or, au milieu de multiples avantages, et notamment l'instauration de la paix politique, la démocratie majoritaire fondée sur les élections aun inconvénient que nous découvrons mieux aujourd'hui : la professionnalisation de la politique. Désormais, on entre en politqiue comme jadis on entrait dans les ordres ou dans l'armée : de façon définitive. C'est ainsi, comme 'la montré le grand philosophe allemand Max Weber, que se constitue une classe politique, au lieu du pouvoir héréditaure ou charismatique qui prévalait avant l'instauration du suffrage universel.

Un membre de la classe politique est-il battu aux élections, ou évincé de son poste dans la haute administration ? Pas question qu'il rentre dans la vie civile, comme tout un chacun. Il faut le 'recaser' en attendant des temps meilleurs, et ce devoir incombe même au nouveau pouvoir quand il pratique la politique des dépouilles envers l'ancien. Ainsi se solidifie, dans les eaux du pouvoir ou de l'opposition, une caste politique aussi fermée au public que les ordres dans la société d'Ancien Régime. De sorte que le régime représentatif, fondé sur l'élection, est, comme l'affirmait Montesquieu, un système 'aristocratique', et non démocratique. Alors, si le suffrage est de nature aristocratique, quel est le systèle propre à la démocratie ? Le tirage au sort, répond impavidement Montesquieu, qui se fonde sur l'Antiquité. Et Rousseau n'est pas loin de penser de même qui, dans Du contrat social, envisage une combinaison de l'élection et du tirage au sort dans les démocraties.

C'est ainsi que les élections sont devenues "le combustible fossile" de la démocratie, écrit le Néerlandais David Van Reybrouck dans un livre passionnant, Contre les élections, qui vient de paraître. L'élection est en somme l'opération par laquelle les citoyens se dépouillent de leur souveraineté au profit des élus et les constituent en caste politique séparée. Et Olivier Christin, dans Vox Populi, une histoire du vote avant le suffrage universel, explique très bien que ce n'est que récemment que l'élection est devenue le critère absolue de la démocratie. Avant elle, le tirage au sort, l'hérédité, l'unanimité par acclamation ont été d'autres moyens de parvenir au consensus populaire.

Or, ce qui es moribond n'est pas la démocratie, mais l'exclusivité du système représentatif, fondé sur l'élection, au profit de tous les canaux de la démocratie participative (Van Reybrouck). C'est ce qu'avait compris de Gaulle en 1968, voire Ségolène Royal en 2007, car le pur système de l'élection et de la représentation creuse un tel fossé entre le peuple et les élites qu'il est condamné à terme.

Il ne survivra qu'en revenant à son inspiration d'origine, où la participation active des citoyens, le tirage au sort sur listes d'aptitude pour de nombreuses fonctions soumises aujourd'hui à élection retrouveront toute leur place. N'est-ce pas déjà le cas pour les jurys d'assises ? L'avenir de la démocratie est conditionné par la disparition progressive du 'microcosme', c'est à dire du milieu des politiciens professionnels. Pour le comprendre, mieux vaut donner la parole à un des maîtres de l'imaginaire poétique et politique, Jorge Luis Borges (cf. Le livre de sable, "Utopie d'un homme fatigué" - Gallimard, 1978, P. 107)).

" Que sont devenus les gouvernements ? demandai-je.

La tradition veut qu'ils soient tombés petit à petit en désuétude. Ils procédaient à des élections, ils déclaraient des guerres, ils établissaient des impôts, ils confisquaient des fortunes, ils ordonnaient des arrestations et prétendaient imposer la censure, mais personne ne s'en souciait. La presse cessa de publier leurs discours et leurs photographies. Les hommes politiques durent se mettre à exercer des métiers honnêtes ; certains devinrent de bons comédiens ou de bons guérisseurs. La réalité aura été sans doute plus complexe que le résumé que j'en donne. "

Plus complexe, en effet ! Mais inéluctable ...

Voir cet éditorial sur le site de Marianne : http://www.marianne.net/tags/julliard/

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Commenter cet article

Erasme 17/08/2015 13:52

Le fait d'avoir un gouvernement ne protège pas contre le risque d'être gouverné en réalité par des gangs ! Combien de nations le savent aujourd'hui un peu partout dans le monde ! Y compris en Europe !

Lerolle corinne 16/08/2015 15:35

Article qui pose une vraie question ( ça devient rare aujourd'hui !)
Cependant, j'ai vécu dans un pays provisoirement privé de gouvernement:
aïe ! c'était les gangs qui le gouvernaient !
" la démocratie c'est le pire des systèmes mais on a encore rien trouvé de mieux".