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Le journal d'Erasme

Retour sur images : Existe-t-il un intérêt stratégique européen ?

15 Avril 2017, 11:35am

Publié par Patrice Cardot

Le contrat social attaché au projet politique européen comporte la promesse démocratique de fournir aux citoyens européens les mêmes garanties de sécurité contre les menaces conventionnelles et non conventionnelles d’aujourd’hui et de demain qui pourraient avoir des effets stratégiques néfastes.

Cette promesse trouve sa traduction juridique dans le traité, ce dernier posant le principe de l’existence d’objectifs et d’intérêts stratégiques de l’UE en même temps qu’il limite leur identification à la seule dimension externe de l’équation stratégique qui lui est posée (cf. les articles 21 et 22 TUE).

Par ailleurs, les accords de ‘Berlin Plus’ scellent un partenariat sans équivalent entre l’UE et l’OTAN qui offre aux européens une réassurance stratégique ‘à moindre coût’ qui atteste que ces deux organisations aux visées si différentes partagent bon nombre d’objectifs et d’intérêts stratégiques.

Pour autant, tous les objectifs et intérêts stratégiques de l’UE se résument-ils à ceux qu’elle partage avec l’OTAN ? Existe-t-il des objectifs et intérêts stratégiques qui lui soient propres ?

Assurer la concrétisation effective des objectifs stratégiques de l’Union qui visent à sa sauvegarde en tant qu’union politique d’Etats et de Peuples soucieuse de :

• sauvegarder son indépendance, ou, a minima, sauvegarder son autonomie, tant au plan stratégique que politique et économique, pour pouvoir décider, en pleine responsabilité, ses postures, ses positions et ses engagements lors des grands rendez vous des agendas stratégique et sécuritaire, sauvegarder son intégrité, tant politique que physique et territorial,

• garantir sa pérennité en tant qu’entité politique unique dotée de la personnalité juridique et des institutions indispensables à l’exercice des compétences que lui ont attribuées ses Etats membres, • sauvegarder les valeurs qui la fondent et qui sont communes aux États membres,

• sauvegarder sa sécurité et sa stabilité, sur les registres stratégique, institutionnel, politique et économique, en se dotant des garanties de sécurité (positives et négatives), en déployant des mesures de confiance et des mesures de réassurance, qui concourent à maintenir le plus bas possible les niveaux de tension stratégique et sécuritaire, y compris face aux nombreux risques globaux qui affectent de manière systémique les grands équilibres régionaux et internationaux,

• sauvegarder ses intérêts les plus fondamentaux, et notamment ses intérêts économiques et commerciaux (stabilité et sécurité de sa monnaie au sein du système monétaire international, stabilité financière internationale, stabilité et sécurité de son économie et de la totalité de ses flux d’échanges commerciaux et culturels, en particulier de ses flux d’approvisionnement en biens vitaux et/ou essentiels au développement de son économie, etc.),

constitue bien, de toute évidence, un premier intérêt stratégique qui lui soit propre.

Affirmer sa place dans le concert international en tant qu’acteur politique disposant d’une capacité globale d’influence, de médiation et d’intervention sur le registre stratégique, dans le respect du droit international, à partir d’une gamme très variée d’instruments lui permettant d’agir de manière à :

• promouvoir dans le reste du monde les principes qui ont présidé à sa création, à son développement et à son élargissement (la démocratie, l'État de droit, l'universalité et l'indivisibilité des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le respect de la dignité humaine, les principes d'égalité et de solidarité et le respect des principes de la charte des Nations unies et du droit international),

• encourager une intégration équitable et durable de tous les pays dans l'économie mondiale, et contribuer à l'élaboration de mesures internationales destinées à préserver et améliorer la qualité de l'environnement et la gestion durable des ressources naturelles mondiales, et à assurer une stabilité financière et monétaire et une protection des biens publics mondiaux, partout dans le monde,

• préserver la paix, prévenir les conflits et renforcer la stabilité stratégique et la sécurité internationale, conformément aux buts et aux principes de la charte des Nations unies, ainsi qu'aux principes de l'acte final d'Helsinki et aux objectifs de la charte de Paris, y compris ceux relatifs aux frontières extérieures, constitue bien, là encore, un second intérêt stratégique qui lui soit propre, corollaire du précédent.

L’UE parvient-elle à préserver de tels intérêts stratégiques au niveau d’exigence requis par ses citoyens ? Si jusqu’ici, il était permis de le penser, y parviendra-t-elle encore au cours des décennies à venir ?

Quand bien même l’UE devrait ne pas connaître avant longtemps de véritable menace stratégique de nature militaire capable de mettre en péril son intégrité territoriale, le fonctionnement de ses propres institutions et de celles de ses Etats membres, celui de son économie générale ou la vie de ses populations, d’autres facteurs pourraient concourir à lui rendre la tâche plus ardue à l’avenir.

L’UE est en proie depuis quelques années à une succession de crises présentant un caractère systémique, de risques globaux et de formes de menaces en rupture avec celles du passé, qui, bien qu’ayant pour origine des facteurs d’une toute autre nature que militaire, n’en affectent pas moins la concrétisation de ses objectifs et la sauvegarde de ses intérêts les plus stratégiques, en donnant ici au qualificatif ‘stratégique’ son acception la plus large.

Soumise aux aléas des profondes mutations structurelles de l’environnement international, elle voit aujourd’hui :

• s’affaiblir son crédit politique auprès de ses propres citoyens ;

• battre en brèche sa cohésion politique par des postures nationales incompatibles avec ses fondements mêmes ; • contester sa légitimité et hypothéquer son intégrité institutionnelle par des appels incessants à la sécession ;

• fléchir son influence politique et économique, au point de ne laisser craindre qu’elle puisse ne plus être en mesure de s’assurer en toutes circonstances les approvisionnements en ressources les plus critiques ou de garantir la sécurité et la stabilité à ses propres marches ;

• ses grands équilibres économiques et sociaux mis à mal autant par la fragilité systémique de son système bancaire que par la rigueur des contraintes qui pèsent sur son économie (la baisse de son budget et l’amplification de l’intervention non régulée de capitaux internationalement mobiles participant à en accroître les effets néfastes) ;

• s’altérer la capacité de ses Etats membres à maintenir leur propre système de sécurité au niveau de performance attendue, au point de faire redouter leur incapacité future à exercer quelque responsabilité que ce soit dans l’hypothèse d’une mise en oeuvre effective de la clause de solidarité inscrite à l’article 222 TFUE ou de la clause d’assistance mutuelle inscrite à l’article 42.7 TUE.

Et ce, au point de faire craindre un déclassement stratégique durable de l’Union dans son ensemble.

Pour autant, l’UE peut encore, à la faveur de réformes politiques et institutionnelles substantielles, trouver la voie qui lui permettra de préserver son statut et sauvegarder ses intérêts stratégiques, et d’exercer, en pleine autonomie de décision et d’action, l’ensemble de ses responsabilités stratégiques par les voies et moyens qu’elle jugera les mieux appropriés en fonction des circonstances.

Il lui faudra pour cela agir de manière résolue pour réduire sa dépendance stratégique à l’OTAN et à son principal partenaire, les Etats Unis, et œuvrer à cette émancipation stratégique sans laquelle elle ne parviendra pas à éviter un déclassement stratégique durable.

Ce qui exige de ses propres institutions comme de ses Etats membres :

• qu’ils aient en permanence le souci de la poursuite de ses propres objectifs stratégiques et de la préservation de ses propres intérêts stratégiques ;

• qu'ils apportent des réponses robustes à son déficit de puissance économique, normative et militaire en revisitant en profondeur ses stratégies de sécurité autant que ses politiques communes pour les adapter aux grands mouvements du monde et aux véritables menaces globales qui pèseront demain sur les grands équilibres internationaux et régionaux ;

• et qu’ils concluent des partenariats stratégiques plus variés et plus ambitieux que ceux qu’elle peine à établir aujourd’hui.

Voir également :

* De l'épineuse question des objectifs stratégiques de l'Union européenne : http://www.regards-citoyens.com/article-de-l-epineuse-question-des-objectifs-strategiques-de-l-union-europeenne-116261494.html

* Ce dont l'Union européenne a le plus besoin aujourd'hui, c'est d'une vision stratégique de sa véritable place comme acteur global dans le monde  : http://www.regards-citoyens.com/article-ce-dont-l-union-europeenne-a-le-plus-besoin-aujourd-hui-c-est-d-une-vision-strategique-de-sa-verita-117491748.html

* http://regards-citoyens-europe.over-blog.com/2014/03/les-etats-membres-s-abstiennent-de-toute-action-contraire-aux-interets-de-l-union-ou-susceptible-de-nuire-a-son-efficacite-en-tant-que.html

Cet article a été préalablement publié en 2013 sur le blog www.regards-citoyens.com

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