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Le journal d'Erasme

Pourquoi je signe l'« Appel à la raison » du collectif J-Call

6 Mai 2010, 17:14pm

Publié par Esther Benbassa

Lancé depuis peu par des personnalités, associations et membres d'associations juives européennes, cette pétitionintervient dans le sillage de J-Street, apparu il y a peu aux États-Unis. Ce dernier, plus pragmatique, s'est immédiatement présenté, ainsi que le permet le contexte nord-américain, comme un lobby. Il cherche à contrer l'influence du puissant American Israel public affairs commitee (AIPAC), dont les positions unilatérales et inconditionnellement favorables à Israël sont depuis quelque temps entrées en contradiction avec la direction que tend à prendre la politique d'Obama -parfois ferme- sur cette question.

J-Street entend peser concrètement sur le monde politique et médiatique afin d'obtenir à moyen terme des résultats. Sa force de frappe, encore modeste, pourrait gagner en importance vu son impact en progression dans le monde universitaire, à savoir au sein des élites juives du pays.

La diaspora s'organise pour une paix viable au Moyen-Orient

Selon une enquête menée en 2007 par Stephen Cohen et Ari Kelman, plus de la moitié des jeunes juifs non religieux aux États-Unis, de moins de 35 ans, ne verraient pas la disparition éventuelle d'Israël comme une tragédie individuelle. Plus généralement, la grande masse des jeunes juifs américains manifeste un net manque d'intérêt pour le judaïsme.

Dans les campus américains, où Israël est souvent comparé à une puissance coloniale oppressive, nombre d'entre eux préfèrent ne pas y être associés. Ces constats n'ont pas laissé indifférentes les futures chevilles ouvrières de J-Street.

Un peu de la même façon que le mouvement libéral ou réformé a sauvé le judaïsme américain de l'assimilation en donnant leur place aux femmes, aux gays, aux couples mixtes et aux enfants qui en sont issus, J-Street pourrait aider à pallier l'affaiblissement des deux marqueurs de l'identité juive que sont le judaïsme et le soutien à Israël en offrant à une large partie de la diaspora juive, hors pratique religieuse, le moyen de se rassembler et de se reconnaître sous une bannière faisant d'elle, face à Israël (ce qui ne signifie pas contre lui), une interlocutrice à part entière.

Le J-Street américain versus son clone européen J-Call

J-Street n'élude nullement la question des réfugiés palestiniens, ni celle du Hamas, partenaire incontournable dans de futures négociations.

Selon un sondage, 69% des juifs américains interrogés soutiendraient sans réserve les efforts de leur pays pour aboutir à un accord de paix associant un gouvernement d'unité nationale, réunissant le Hamas et l'Autorité palestinienne.

Lorsque j'avais écrit cela, avec François Burgat, dans une tribune parue dans Libération en 2006, et que j'y étais revenue en 2009 dans Le Monde au moment de l'offensive contre Gaza, quel tollé de protestations et d'insultes n'avais-je pas soulevé, la doxa communautaire et la propagande israélienne considérant qu'on ne négocie pas avec ses ennemis mais seulement avec ses amis !

Tout cela comme si le Fatah n'avait pas été, dans le passé, un mouvement terroriste et n'avait finalement pas reconnu l'existence d'Israël sur le tard. Aujourd'hui devenu Autorité palestinienne, le Fatah est soudain considéré comme le seul interlocuteur fréquentable, malgré la victoire électorale du Hamas dans les Territoires. On ne choisit pourtant pas ses ennemis, et s'il veut vraiment la paix, Israël ne pourra pas longtemps faire comme si le Hamas n'existait pas.

En soulignant fortement le rôle que les Etats-Unis pourront jouer dans le processus de paix, J-Street est réaliste. De ce côté-ci de l'Atlantique, il est difficile de croire que l'Europe ait les capacités d'agir concrètement à l'instar des États-Unis. On connaît la tiédeur de l'Union européenne dès qu'il s'agit de pousser Israéliens et Palestiniens à la paix. L'Europe n'a de toute façon pas ce pouvoir pour la simple raison qu'elle a été le lieu du crime, celui de l'extermination des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, et que cette culpabilité-là l'empêche de critiquer la politique d'Israël avec toute l'énergie nécessaire.

Des membres du CRIF parmi les signataires
L'« Appel à la raison » lancé par le clone juif européen de J-Street, moins offensif que ce dernier, moins puissant, moins pragmatique aussi, ne fait certes pas allusion aux sujets qui fâchent : asymétrie radicale des situations des deux entités en présence, souffrances palestiniennes, négociation inévitable avec l'Autorité palestinienne et le Hamas conjointement, question des réfugiés, etc. Sa frilosité est manifeste.

Il n'en constitue pas moins un petit pas en avant. Il ressemble plus à une timide résurrection du mouvement « La Paix Maintenant », qui n'a pas su tenir ses promesses dans la longue durée et qui s'est étiolé, en raison de son virage à droite et de sa mollesse, surtout à cause de l'effondrement global de la gauche en Israël comme en diaspora.

Cette poussée de fièvre pro-paix n'est pas sans évoquer non plus l'enthousiasme soulevé, au sein de l'intelligentsia germanopratine, par les « accords » dits de Genève, un enthousiasme resté sans lendemain.

Certes, les principes énoncés d'une paix volontariste, que l'Union européenne et les États-Unis pourraient contribuer à imposer aux Israéliens et Palestiniens, et du rôle positif que la diaspora juive serait susceptible de jouer en ce sens, le tout dans le cadre d'une fidélité réaffirmée à Israël et au principe de son existence, ne sont pas de nature à choquer les personnes de bon sens.

Mais les noms de certains signataires prestigieux pourront faire hésiter le quidam de bonne volonté éventuellement tenté de se joindre au mouvement. On n'a pas totalement quitté le périmètre germanopratin qu'on connaît bien, avec ses fougues passagères.

On retrouve là, curieusement, les noms de quelques anti-palestiniens convaincus (ou qu'on croyait tels) d'hier, ceux de quelques soutiens inconditionnels d'Israël d'aujourd'hui. Mais on y trouve aussi des hommes et femmes authentiquement désireux de la paix, de la vraie. Et encore plus intéressant, quelques membres du CRIF. Qu'ils se ressaisissent ainsi au bon moment est tout à leur honneur, et ils ne le font sans doute pas sans risques.

Cet « Appel à la raison », dont les signataires européens non français ne sont pas encore trop nombreux, devrait s'ouvrir davantage aux non-juifs. Son texte devrait encore mûrir et évoluer pour répondre aussi aux attentes légitimes des Palestiniens. Il est une voix juive, certes autre, mais il pourrait être plus que cela. Il est néanmoins salutaire parce qu'il montre pour une fois les fractures qui traversent la judaïcité française, laquelle n'est plus représentée par le seul CRIF, ainsi que ses leaders voudraient le faire croire.

La suite de l'article est disponible à l'adresse suivante : http://www.rue89.com/2010/05/03/pourquoi-je-signe-l-appel-a-la-raison-du-collectif-j-call-149992

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